Les 1001 chansons critiquées – Les années 60

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Je vous parlais de gros morceau, nous y voilà. Forcément, nous voici maintenant dans la décennie de Kennedy, du LSD, de Woodstock. L’explosion d’un monde vieillissant sur l’impétuosité d’une jeunesse sans souci, à la créativité stimulée par ses hormones frétillantes. Nous sommes-nous vraiment remis de cette décennie, de ce Big Bang culturel tous azimuts ? Sans cesse, nous y revenons, ne serait-ce que pour nous en démarquer. J’ai toujours pensé qu’il ne fallait pas idéaliser le passé ; au Moyen-Âge, on crevait d’un rhume, à la Révolution, on perdait la tête sur dénonciation du voisin, pendant les années folles, la musique était encore un peu nulle. Mais pour les sixties, ne nous leurrons pas : nous aurions tous voulu vivre à cette époque. Bien sûr, aujourd’hui, il y a le poids de la dette publique, le marché du travail verrouillé et la monopolisation du patrimoine – mais au fond, on en veut aussi aux baby-boomers pour le fun infini qu’ils ont vécu. Alors, les anciens, rendez l’argent, et surtout le fun.

Musicalement, on arrive forcément à mon point sensible, avec l’arrivée en fanfare des grands groupes, essentiellement britanniques, qui ont fait passer le rock d’un genre codifié à une galaxie de nuances et d’émotions, une philosophie de la joie, une raison d’être. Pour mon plus grand plaisir, il y a donc cinq occurrences des Beatles, plutôt bien choisies au demeurant, ce qui conclut donc définitivement le débat vis-à-vis des Rolling Stones, qui n’accrochent que trois références dans cette décennie (mais se vengeront sur les suivantes). De toute façon, j’ai l’habitude de dire à ceux qui préfèrent les Stones qu’ils ont le même avis qu’Eric Zemmour sur le rock’n’roll, en général ça les calme. Sinon, il semble que le seul groupe égalant les Beatles en nombre de morceaux dans ce bouquin soit… Les Kinks, ce qui est passablement surprenant – non pas qu’on voudrait leur nier tout mérite, mais quand même, je pense qu’il y a plus de chances que les extraterrestres aient entendu parler de John Lennon que de Ray Davies, et il y a probablement plus de gens qui fredonnent Hey Jude sur leur lit de mort que Waterloo Sunset. On saluera aussi la présence de ceux qui furent un temps les rivaux américains des Beatles, les Beach Boys : rien à ajouter aux morceaux cités, Good Vibrations et God Only Knows, qui sont effectivement ce qu’ils ont fait de mieux avant que la schizophrénie de Brian Wilson ne les coupe dans leur élan.

Dans tous les genres, c’est au cours des années 60 que la composition s’est libérée : fini le carcan des 2 minutes 30, bonjour le mur de son de Phil Spector, les instruments bizarroïdes, les structures baroques, les textes ésotériques. Alors, outre les rockeurs de la perfide Albion, qui décroche la timbale dans mon cœur ? Assurément, la Motown, avec ces voix précieuses et inimitables, servies par des instrumentations recherchées, ces femmes et ces hommes qui ont rendu la soul universelle. En revanche, côté rock dur de dur, il semblerait qu’il soit encore trop tôt pour maîtriser toutes les ressources de la guitare en disto : on a affaire à des artistes qui restent comme sidérés par les sons exceptionnels qu’ils obtiennent en tripatouillant leurs pédales et leurs potards, et s’en tiennent un peu à cela – Hendrix, c’est toi que je regarde. Il faudra attendre pour entendre du « vrai » progressif et du rock épique, mais la lumière est déjà là au bout du chemin avec King Crimson en 1969.

Bon, et fatalement, je vais en froisser certains. Alors, allons-y, hormis un ou deux standards qui ne sont même pas listés ici, je demande à ce qu’on m’explique le génie de : 1) Les Velvet Underground (rien à faire, ça ne passe pas) ; 2) James Brown (viscéralement répétitif) ; 3) Janis Joplin (j’ai la vague impression que c’est un truc de poseurs). A moins forte raison, je pense qu’une partie de Simon & Garfunkel et des Who me passe au-dessus, malgré mes efforts.

Côté franchouillard, les auteurs ont eu la décence de ne pas caler du yé-yé, à part Antoine, mais lui on lui pardonne. C’est toujours sympathique de tomber sur un bon Dutronc, Polnareff ou même Juliette Gréco. Nous sommes quand même bien rares et à la remorque du monde anglophone, mais c’est bien compréhensible.

Je terminerai sur le fait que j’ai failli caviarder la 119 tellement elle m’insupporte. Quiconque me la fait écouter à nouveau doit s’attendre à cracher du sang. Bonne(s) écoute(s) !

  1. Wondrous place – Bill Fury (1960) = Rengaine en reverb.
  2. Save the last dance for me – The Drifters (1960) = Ni chaud ni froid.
  3. Chaje shukarije – Esma Redzepova (1960) = Ca doit en effet bien s’insérer au début de Borat.
  4. Oh Carolina – Folkes Brothers (1960) = Ca a été enregistré avec le matos de Louis XIV.
  5. The click song – Miriam Makeba (1960) = Curieux cousinage gospel.
  6. Will you love me tomorrow – The Shirelles (1960) = Faite avec goût.
  7. Aragon et Castille – Boby Lapointe (1960) = Remballez ça immédiatement.
  8. September Song – Ella Fitzgerald (1960) = Jolie, peut-être un peu trop soft pour ma playlist.
  9. Shakin’ all over – Johnny Kidd & The Pirates (1960) = Un peu ancêtre.
  10. Non, je ne regrette rien – Edith Piaf (1960) = Glorieuse conclusion de carrière.
  11. Spanish Harlem – Ben E. King (1961) = Assez superficiel.
  12. Mad about the boy – Dinah Washington (1961) = Plutôt Bondienne, pas déplaisante.
  13. Lazy river – Bobby Darin (1961) = Du music-hall pompier.
  14. Back door man – Howlin’ Wolf (1961) = Blues monoriff pas révolutionnaire.
  15. Johnny remember me – John Leyton (1961) = Plus de graves !
  16. I fall to pieces – Patsy Cline (1961) = Trop soft pour que je m’en souvienne.
  17. Stand by me – Ben E. King (1961) = Wonderful.
  18. Blue moon – The Marcels (1961) = Y’a une voix un peu teubé dans le chœur.
  19. Crazy – Patsy Cline (1961) = Bluette pas objectivement mauvaise.
  20. Et maintenant – Gilbert Bécaud (1961) = Puissant et central.
  21. Tous les garçons et les filles – Françoise Hardy (1962) = Oh, you gonna cwy. Come on. Cwy.
  22. Le tourbillon – Jeanne Moreau (1962) = GNAGNAGNAGNA, GNA GNAGNAGNAGNA.
  23. You’ve really got a hold on me – The Miracles (1962) = Pas dans mon hall of fame du doo-wop.
  24. Boom boom – John Lee Hooker (1962) = Un boogie et rien de plus.
  25. He’s a rebel – The Crystals (1962) = Je me demande comment on dansait ça.
  26. Do you love me – The Contours (1962) = Rythmée mais pas variée.
  27. Your cheating heart – Ray Charles (1962) = Un intermédiaire réussi entre Georgia On My Mind et I Can’t Stop Loving You.
  28. La javanaise – Juliette Gréco (1963) = Mimi et bon.
  29. Harlem Shuffle – Bob & Earl (1963) = Je ne sais pas ce que je fais de vous, mais par contre Michael Jackson vous a pompés sur Say, Say, Say.
  30. On Broadway – The Drifters (1963) = Je crois que je préfère la parodie des Simpson « Springfield c’est une ville très sympa ».
  31. Louie Louie – The Kingsmen (1963) = Je préfère ton petit-fils, le thème de Futurama.
  32. One fine day – The Chiffons (1963) = Ca ressemble plus à Happy Days qu’à My Sweet Lord, du coup George Harrison s’est fait niquer sur son procès.
  33. In dreams – Roy Orbinson (1963) = Mais oui, putain de prog’ !
  34. Sally go ‘round the roses – The Jaynetts (1963) = Un twelve-bar stylé.
  35. Be my baby – The Ronettes (1963) = Wall of awesome.
  36. Surfin’ bird – The Trashmen (1963) = Ah c’est çaaaaaa ce truc ! Bon, c’est quand même agaçant.
  37. Sapore di sale – Gino Paoli (1963) = Je ne peux pas détester ma compo « Rélégable à vie » en italien.
  38. Cécile, ma fille – Claude Nougaro (1963) = Je crois que le pianiste jazz se fait un peu chier derrière.
  39. Leader of the pack – The Shangri-Las (1964) = Pas vraiment d’intérêt aujourd’hui.
  40. Les copains d’abord – Georges Brassens (1964) = Elle a été rengainisée.
  41. La montagne – Jean Ferrat (1964) = Assez méprisant quand même.
  42. Walk on by – Dionne Warwick (1964) = Chaleureuse et complexe.
  43. Don’t gimme no lip, child – Dave Berry (1964) = C’est pas dans mon palmarès.
  44. E se domani – Mina (1964) = Ouverture incomplète de mes chakras.
  45. The girl from Ipanema – Stan Getz & Joao Gilberto (1964) = Bossa plan-plan aux frontières de la muzak.
  46. A change is gonna come – Sam Cooke (1964) = Oui, oui !
  47. Dancing in the street – Martha & The Vandellas (1964) = Bien, mais pas pour faire des émeutes.
  48. I just don’t know what to do with myself – Dusty Springfield (1964) = C’est quoi ce tambour qui en fait des tonnes ?
  49. You’ve lost that lovin’ feeling – The Righteous Brothers (1964) = C’est un peu trop du coulis.
  50. You really got me – The Kinks (1964) = Pas éternel, mais efficace.
  51. The house of the rising sun – The Animals (1964) = C’est un standard.
  52. Amsterdam – Jacques Brel (1964) = J’aurais bien mis un solo de guitare à la fin, si, j’te jure.
  53. Göttingen – Barbara (1965) = Texte robuste.
  54. La Paloma – Caterina Valente (1965) = Faut refaire l’arrangement non ? Et la fin ? Et l’égalisation ?
  55. Sinnerman – Nina Simone (1965) = On voit bien que le but, c’est de soumettre les gens au Seigneur par la fatigue.
  56. The Irish Rover – The Clancy Brothers & Tommy Makem (1965) = Beaucoup trop banale…
  57. Papa’s got a brand new bag – James Brown (1965) = Franchement, c’est globalement du touchage de nouille.
  58. La bohème – Charles Aznavour (1965) = Beau morceau mais bon, Aznavour quoi.
  59. California Dreamin’ – The Mamas & The Papas (1965) = Greatissimus.
  60. Ticket to ride – The Beatles (1965) = Oui, absolument.
  61. (I can’t get no) Satisfaction – The Rolling Stones (1965) = Demi-chanson, au fond.
  62. The tracks of my tears – The Miracles (1965) = Mmmnon.
  63. Tambourine Man – The Byrds (1965) = Pas si culte pour moi.
  64. Like a rolling stone – Bob Dylan (1965) = Épique.
  65. People get ready – The Impressions (1965) = S’écoute en fond…
  66. Who do you love – The Preachers (1965) = Un peu trop préhistorique.
  67. The carnival is over – The Seekers (1965) = Sentencieuse mais bonne.
  68. Psycho – The Sonics (1965) = Un boogie évident avec des cris de… De truie, je suis désolé, c’est le mot.
  69. I’ve been loving you too long (to stop now) – Otis Redding (1965) = Ce son a une texture inoubliable.
  70. Stop! In the name of love – The Supremes (1965) = Des couplets attrape-moi.
  71. Subterranean homesick blues – Bob Dylan (1965) = Vraiment trop d’une traite.
  72. The sounds of silence – Simon & Garfunkel (1965) = Pointage, et ajoutage naturel dans ma playlist.
  73. My generation – The Who (1965) = Energie pure.
  74. Unchained melody – The Righteous Brothers (1965) = Oui.
  75. Et moi et moi et moi – Jacques Dutronc (1966) = ‘Tain, il aurait tellement fallu un refrain de ouf.
  76. Stay with me – Lorraine Ellison (1966) = Les bons souvenirs de Good Morning England.
  77. Al-Atlal – Oum Kalsoum (1966) = J’arrive pas à comprendre comment ça véhicule des émotions.
  78. You’re gonna miss me – The Thirteenth Floor Elevators (1966) = Je voudrais plus de musique et moins de drogue.
  79. Substitute – The Who (1966) = J’suis vraiment pas fan de leur prod.
  80. Eight miles high – The Byrds (1966) = Sans émotion, c’est le mot.
  81. Sunny afternoon – The Kinks (1966) = Genius !
  82. Paint it black – The Rolling Stones (1966) = Avec modération, en fait.
  83. Summer in the city – The Lovin’ Spoonful (1966) = Needs moar Cocker.
  84. God only knows – The Beach Boys (1966) = Sublime.
  85. Mas que nada – Sérgio Mendes & Brasil ’66 (1966) = La bande-son de mes dribbles.
  86. El muerto vivo – Peret (1966) = Je trouve mieux chez les Gipsy Kings.
  87. Love me, please love me – Michel Polnareff (1966) = Celle-ci rejoint mes plaisirs coupables.
  88. Les élucubrations – Antoine (1966) = Content d’avoir eu une instit cool qui me l’a apprise en CE2.
  89. Eleanor Rigby – The Beatles (1966) = Milestone.
  90. River deep, mountain high – Ike & Tina Turner (1966) = Fondé sur sa montée, mais sinon…
  91. 7 and 7 is – Love (1966) = Mais dis-moi, c’est presque une chanson ?
  92. 96 tears – ? & The Mysterians (1966) = Du jam et pas grand-chose de plus.
  93. Pushin’ too hard – The Seeds (1966) = C’est ton refrain que tu pushes too hard.
  94. Psychotic reaction – The Count Five (1966) = Pas vraiment.
  95. Reach out (I’ll be there) – The Four Tops (1966) = Classique et puissant.
  96. Good vibrations – The Beach Boys (1966) = Poutre pour toujours.
  97. Dead end street – The Kinks (1966) = Je préfère ta fille spirituelle The Importance of Being Idle.
  98. The sun ain’t gonna shine any more – The Walker Brothers (1966) = Il manque un truc, mais j’ai pas décidé quoi.
  99. Season of the witch – Donovan (1966) = Hook principal correct.
  100. Friday on my mind – The Easybeats (1966) = Il manque un mur de son.
  101. I’m a believer – The Monkees (1966) = Quand même essentiellement catchy.
  102. Dirty water – The Standells (1966) = Trop facile pour les standards de 50 ans après.
  103. I feel free – Cream (1966) = Peut-être en surmixant l’instru ? En attendant c’est pas ouf.
  104. You keep me hangin’ on – The Supremes (1966) = Bon, y’a un riff, oui, mais encore ?
  105. Happenings ten years time ago – The Yardbirds (1966) = Pas fan de ce vieux son cheap.
  106. (I’m not your) Stepping stone – Paul Revere & The Raiders (1966) = Un peu trop proto-punk minimaliste.
  107. The end – The Doors (1967) = Je l’ai écoutée pour la première fois jusqu’au bout : je savais que ça ne tiendrait pas la longueur.
  108. Electricity – Captain Beefheart & His Magic Band (1967) = Voix inutilement débile du chanteur.
  109. Sarah – Serge Reggiani (1967) = Dans ce style, Brel était meilleur, et ce vibrato est vraiment trop forcé.
  110. Heroin – The Velvet Underground (1967) = Tu parles sur deux accords pendant sept minutes : tu te fous de la gueule du monde.
  111. Chelsea girls – Nico (1967) = Je crois que je préfère encore la voix de Yoko Ono.
  112. For what it’s worth – The Buffalo Springfield (1967) = Trop pépère pour me marquer.
  113. The look of love – Dusty Springfield (1967) = Trop lénifiant.
  114. I’d rather go blind – Etta James (1967) = Ben franchement, y’a pas grand-chose après ce bon début.
  115. (Your love keeps lifting me) Higher and higher – Jackie Wilson (1967) = Je crois qu’il existe une reprise vachement meilleure.
  116. Strawberry Fields Forever – The Beatles (1967) = Inévitable, inimitable.
  117. White rabbit – Jefferson Airplane (1967) = Un potential mélodique inexploité.
  118. Purple haze – The Jimi Hendrix Experience (1967) = A part le programme du bac 2007, pas vraiment mémorable.
  119. I’m a man – The Spencer Davis Group (1967) = Bien à la première écoute, mais risque de lasser.
  120. Venus in furs – The Velvet Underground (1967) = Mal de crâne !!!
  121. Fire – The Jimi Hendrix Experience (1967) = C’est juste du jam.
  122. Waterloo sunset – The Kinks (1967) = Agréable.
  123. Ode to Billie Joe – Bobbie Gentry (1967) = Ca ne varie pas assez, m’dame.
  124. The dark end of the street – James Carr (1967) = Il manque un truc.
  125. Suzanne – Leonard Cohen (1967) = Encore une impression de vase clos.
  126. Respect – Aretha Franklin (1967) = Un peu éventée pour moi, mais indéniable.
  127. Montague Terrace (in Blue) – Scott Walker (1967) = Pompeux et poussif. Pompoussif.
  128. A day in the life – The Beatles (1967) = Pionnière.
  129. Alone again or – Love (1967) = Il manqué une moitié, non ? Même au titre ?
  130. Tin soldier – The Small Faces (1967) = Manque un petit grain de catchy.
  131. See Emily play – Pink Floyd (1967) = Je me suis forcé, mais j’arrive pas à l’aimer.
  132. A whiter shade of pale – Procol Harum (1967) = Méritante.
  133. The tears of a clown – Smokey Robinson & The Miracles (1967) = Peut-être trop gimmicky.
  134. Sunshine of your love – Cream (1967) = Je n’y reviendrai pas…
  135. Cold sweat – James Brown & The Famous Flames (1967) = Il interjecte plus qu’il chante.
  136. The first cut is the deepest – P. Arnold (1967) = T’as la voix de Michael Jackson à 10 ans et ça me perturbe.
  137. I say a little prayer – Aretha Franklin (1968) = Dommage que le Crédit Mutuel l’ait gâchée. Et son milieu me gave aussi.
  138. Oh Happy Day – The Edwin Hawkins Singers (1968) = Eculée mais pas complètement.
  139. Israelites – Desmond Dekker & The Aces (1968) = Et ça vous suffit ?
  140. Wichita Lineman – Glen Campbell (1968) = Recherchée et… Plaisante, je crois.
  141. I heard it through the grapevine – Marvin Gaye (1968) = Elle a marqué.
  142. America – Simon & Garfunkel (1968) = Encore une fois inoffensive…
  143. Ain’t got no-I got life – Nina Simone (1968) = On entend déjà Julien Clerc bêler derrière.
  144. Piece of my heart – Big Brother & The Holding Company (1968) = Au moins, ce n’est pas son affreuse voix de Summertime.
  145. Say it loud, I’m black and I’m proud – James Brown (1968) = Importante politiquement, mais franchement rébarbative musicalement.
  146. Hard to handle – Otis Redding (1968) = Partyfuck.
  147. A minha menina – Os Mutantes (1968) = C’est une démo ?
  148. Sympathy for the Devil – The Rolling Stones (1968) = Long mais correct mais long.
  149. Pressure drop – Toots & The Maytals (1968) = Seul Bob Marley sait varier.
  150. Cyprus avenue – Van Morrison (1968) = J’aime pas comment il s’égosille sur une chanson molle.
  151. Hey Jude – The Beatles (1968) = Mirobolant !
  152. Voodoo Child – The Jimi Hendrix Experience (1968) = Un peu un vain exercice de guitare…
  153. The Pusher – Steppenwolf (1968) = J’en ai marre de ton riff après deux minutes.
  154. The Weight – The Band (1968) = Tu t’écoutes parler.
  155. Days – The Kinks (1968) = Errrm… Non.
  156. My Way – Frank Sinatra (1969) = Une auto-contemplation assez écœurante mais recevable ; j’ajoute toutefois que le chanteur ressemble à Hannibal Lecter sur la pochette de l’album.
  157. Le métèque – Georges Moustaki (1969) = Ca donne certainement envie de vacances.
  158. The first time ever I saw your face – Roberta Flack (1969) = Tu chantes bien mais on se fait chier.
  159. I’m just a prisoner (of your good lovin’) – Candi Staton (1969) = L’orgue de Futurama m’accroche.
  160. She moves through the fair – Fairport Convention (1969) = Je m’en fous.
  161. Many rivers to cross – Jimmy Cliff (1969) = Pré-coït music ?
  162. In the ghetto – Elvis Presley (1969) = Contexte intéressant mais musique anodine.
  163. Oh well, Parts 1 & 2 – Fleetwood Mac (1969) = Deux minutes de blues générique puis sept de grattouille stérile.
  164. The real thing – Russell Morris (1969) = Un phasage dégueulasse pourrit un bon début de chanson.
  165. Sister Morphine – Marianne Faithfull (1969) = Toooooo loooong.
  166. Okie from Muskogee – Merle Haggard (1969) = Un vieux con de droite : le Sardou américain.
  167. Heartbreaker – Led Zeppelin (1969) = Plutôt crever que de composer, hein ?
  168. Is that all there is? – Peggy Lee (1969) = Je te retourne la question.
  169. Sweetness – Yes (1969) = Ben non…
  170. Suspicious minds – Elvis Presley (1969) = Y’a un solide truc, surtout le ternaire.
  171. Suite: Judy Blue Eyes – Crosby, Stills & Nash (1969) = Ben j’me suis bien emmerdé.
  172. Pinball Wizard – The Who (1969) = Chez les Who, on loupe souvent le cool de peu.
  173. Je t’aime… moi non plus – Jane Birkin et Serge Gainsbourg (1969) = Lol buttfuck, get it guise?
  174. Is it because I’m black? – Syl Johnson (1969) = Un peu long, mais du bon ornemental de dimanche soir.
  175. I want to take you higher – Sly & The Family Stone (1969) = Du bon jam, mais qui reste du jam.
  176. The court of the Crimson King – King Crimson (1969) = Ah mais oui ! Mais viens sur Spotify steuplé !
  177. Whole lotta love – Led Zeppelin (1969) = Ouais enfin bon moui pas fan.
  178. I wanna be your dog – The Stooges (1969) = Hey, Le Coureur de Jean-Jacques Goldman ne serait-il pas inspiré de ça ?
  179. Kick out the jams – The MC5 (1969) = Je n’ai trouvé qu’une version live dégueulasse qui ne sauve pas grand-chose.
  180. I want you back – The Jacksons (1969) = Catchy as hell.
  181. The thrill is gone – B. B. King (1969) = Voilà de quoi je parle !
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Les 1001 chansons critiquées – Les années 50

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Continuons donc sur notre lancée, et abordons maintenant les années 50. On constate la persistance d’un tropisme contemporain des auteurs du livre, qui n’ont même pas accordé une centaine de titres à la décennie qui a vu la naissance du rock’n’roll et l’ouverture des ailes de grands compositeurs francophones – encore que de ce côté-là, l’honneur est sauf : Bourvil a autant d’entrées que Brel, c’est-à-dire une. On peut également saluer la cinquante-huit-millième et ultime chanson de Billie Holiday proposée par les auteurs, qui auront subtilement fait comprendre de cette manière qu’on doit les voir comme des gens sophistiqués. En tout cas, pour moi, c’est Ella Fitzgerald all the way. Les deux chanteuses ne sont pas comparables ? Je n’en ai que fiche, je veux ma jazz battle maintenant.

On voit aussi clairement se distinguer des artistes qui maîtrisent leur sujet, et produisent donc des merveilles d’avant-garde qui vont codifier la musique des soixante années suivantes (Les Paul et sa guitare électrique, Ray Charles et la fusion rock/gospel, Screamin’ Jay Hawkins et ses hurlements géniaux) et d’autres un peu plus à la remorque, qui s’en tirent plus ou moins miraculeusement avec des boucles couplet-couplet-couplet lassantes au possible en prétextant qu’ils ont compris le « pouvoir du rythme » (il faudra un jour que quelqu’un me donne des arguments musicaux valables pour comprendre Fever). Et je ne parle pas des groupes de doo-wop ringardos qui ne m’énervent jamais autant que lorsque je kiffe secrètement leurs chansons.

Au fait : Johnny Cash, je n’ai pas été réceptif, mais je suis preneur d’un éclairage de votre part si vous appréciez. Frank Sinatra, par contre, c’est normal, c’est juste l’entièreté de sa personne que je n’aime pas.

Message de service : le prochain groupe de rockabilly qui s’appelle Prénom Nom and the Adjectif Trucs, je leur fais bouffer leurs bananes.

  1. Summertime – Sarah Vaughan (1950) = Une ambiance difficile à cerner.
  2. Goodnight, Irene – The Weavers (1950) = Ca doit être bien par des mariachis.
  3. Mambo No. 5 – Pérez Prado (1950) = Pour moi c’est Lou Bega…
  4. Le p’tit bonheur – Félix Leclerc (1951) = Je ne vois pas ce qu’elle a de notable.
  5. Rocket 88 – Jackie Brenston & His Delta Cats (1951) = Super solide pour l’année !
  6. Cry – Johnnie Ray & The Four Lads (1951) = L’instru ne soutient pas assez pour avoir un impact émotionnel.
  7. How high the moon – Les Paul & Mary Ford (1951) = Les gens savaient ce qu’ils faisaient.
  8. Comme un p’tit coquelicot – Marcel Mouloudji (1952) = Oui, bon, à d’autres.
  9. They can’t take that away from me – Fred Astaire (1952) = Je retiens ta reprise par… Ella Fitzgerald, bien sûr !
  10. Dust my broom – Elmore James (1952) = Fait son taf, solo inclus.
  11. Foi Deus – Amalia Rodrigues (1952) = Ayé, j’me suis fadé du fado.
  12. Le gorille – Georges Brassens (1952) = C’est assez dégueu mais anti-peine de mort donc… Euh… Meh… La Mauvaise Réputation, plutôt ?
  13. Singin’ in the rain – Gene Kelly (1952) = Pas d’intérêt intrinsèque.
  14. Just walkin’ in the rain – The Prisonaires (1953) = Ersatz inférieur d’I Don’t Want To Set The World On Fire.
  15. Crying in the chapel – The Orioles (1953) = Euh… Trop religieuse ?
  16. Riot in cell block No. 9 – The Robins (1954) = Un peu molle par rapport à la version des Beach Boys intitulée Student Demonstration Time.
  17. Love for sale – Billie Holiday (1954) = Est-ce réussi dans le sens où ce n’est pas attractif ?
  18. Paris Canaille – Catherine Sauvage (1954) = Elle a une forme de talent, mais bon, elle m’a pas tué non plus.
  19. The wind – Nolan Strong & The Diablos (1954) = Ca me donne envie d’écouter A Change Is Gonna Come qui est une meilleure chanson.
  20. My funny Valentine – Chet Baker (1954) = Ca y est, je dors.
  21. Shake, rattle and roll – Big Joe Turner & His Blues Kings (1954) = Je kiffe facilement, impartialité impossible, mais on s’en fout.
  22. (We’re gonna) Rock around the clock – Bill Haley & His Comets (1954) = Il fallait le faire.
  23. Le déserteur – Boris Vian (1955) = C’était courageux.
  24. In the wee small hours of the morning – Frank Sinatra (1955) = Pas mauvais, mais pas fan du gars.
  25. Tutti Frutti – Little Richard (1955) = Some fun tonight yeah !
  26. Only you (and you alone) – The Platters (1955) = Ben oui, mais tant entendue…
  27. Cry me a river – Julie London (1955) = Joe Cocker l’a tellement révolutionnée…
  28. Sixteen tons – Tennessee Ernie Ford (1955) = Badass fifties.
  29. I’m a man – Bo Diddley (1955) = On peut pas dire que ça soit dur à jouer, hein !
  30. Blue Monday – Fats Domino (1956) = Attendrissante…
  31. Burundanga – Celia Cruz (1956) = Du coin-coin cubain.
  32. Let’s do it (Let’s fall in love) – Ella Fitzgerald (1956) = Je crois que les chansons de sexe ne sont pas faites pour être écoutées hors du sexe, ni pendant d’ailleurs.
  33. I’ve got you under my skin – Frank Sinatra (1956) = Ca m’a plu à 14 ans.
  34. Ev’ry time we say goodbye – Ella Fitzgerald (1956) = Chanson mignonne et belle voix.
  35. Be-bop-a-lula – Gene Vincent & His Blue Caps (1956) = Pas si endiablée.
  36. Heartbreak hotel – Elvis Presley (1956) = Une brique fondamentale, qu’on a le droit de ne pas surkiffer aujourd’hui.
  37. Blueberry hill – Fats Domino (1956) = Brave.
  38. Hound dog – Elvis Presley (1956) = Y’a les bases, et une bonne ambiance.
  39. Honey Hush – The Johnny Burnette Trio (1956) = Rock’n’patriarcat.
  40. I walk the line – Johnny Cash (1956) = What’s all the hubbub ?
  41. Take my hand, precious Lord – Mahalia Jackson (1956) = Il faut à tout prix en faire une reprise rock de ouf.
  42. Folsom Prison Blues – Johnny Cash (1956) = Un peu prisonnière de sa composition. HAHAHAHA ! Ha.
  43. I put a spell on you – Screamin’ Jay Hawkins (1956) = Atomique !
  44. Just a gigolo / I ain’t got nobody – Louis Prima (1956) = Trop trop bien.
  45. Rock island line – Donegan Skiffle Group (1956) = Outdated.
  46. Irma la douce – Colette Renard (1957) = Je pense que les touristes japonais écoutent ça.
  47. Whole lot of shakin’ going on – Jerry Lee Lewis (1957) = Doit y avoir des versions récentes plus ouf.
  48. That’ll be the day – Buddy Holly & The Crickets (1957) = C’est académique.
  49. Little Darlin’ – The Diamonds (1957) = Oh, ce morceau me fait penser qu’il faut que j’écoute Monster Mash ! Désolé, morceau, j’te laisse.
  50. Great balls of fire – Jerry Lee Lewis (1957) = Dingue.
  51. When I fall in love – Nat King Cole (1957) = J’peux pas la prendre au sérieux, à cause des Guignols qui en ont fait un sketch avec Raymond Barre à poil. Désolé.
  52. You send me – Sam Cooke (1957) = Pas méchante, mais je m’en passe.
  53. L’eau vive – Guy Béart (1958) = « Ma grand-mère fait du vélo » chantée par Alain Madelin.
  54. It’s only make believe – Conway Twitty (1958) = Pourquoi forcer la voix de hillbilly ?
  55. Johnny B. Goode – Chuck Berry (1958) = Happy Place rocks ! Et Chuck aussi.
  56. Move It! – Cliff Richard & The Drifters (1958) = Ton voisin d’au-dessus est supérieur.
  57. La Bamba – Ritchie Valens (1958) = Étonné par le manque de conviction du chanteur.
  58. Yakety Yak – The Coasters (1958) = Pêchu et pas méchant. Une galéjade.
  59. At the hop – Danny & The Juniors (1958) = J’veux apprendre à danser là-dessus.
  60. Stagger Lee – Lloyd Price (1958) = Une joyeuse chanson de meurtre.
  61. Summertime blues – Eddie Cochran (1958) = C’est de l’histoire…
  62. Dans mon île – Henri Salvador (1958) = Sans Gwada, c’est hors contexte.
  63. Lonesome Town – Ricky Nelson (1958) = Doo-wop appréciable en one-shot… Mais one.
  64. Fever – Peggy Lee (1958) = Le morceau le plus répétitif et surestimé jamais vu.
  65. One for my baby (and one more for the road) – Frank Sinatra (1958) = C’est mieux comme ça, quand il se la pète pas.
  66. Le poinçonneur des Lilas – Serge Gainsbourg (1958) = C’est simplement bon.
  67. Nel blu dipinto di blu – Domenico Modugno (1958) = La version de base est un peu fade.
  68. All I have to do is dream – The Everly Brothers (1958) = Doo-wop correct mais un peu niais.
  69. To know him is to love him – The Teddy Bears (1958) = Etrangement, ça me fait bader.
  70. Ballade irlandaise (Un oranger) – Bourvil (1958) = Non mais là, j’arrive pas à dés-entendre Bourvil.
  71. Brand new Cadillac – Vince Taylor & His Playboys (1959) = La reprise de The Clash est correcte.
  72. What’d I say (parts 1 & 2) – Ray Charles (1959) = La spontanéité du cool.
  73. I only have eyes for you – The Flamingos (1959) = “We’re going nowhere with this song…”
  74. Ne me quitte pas – Jacques Brel (1959) = Belle et déchirante, et inreprenable.
  75. Shout (parts 1 & 2) – The Isley Brothers (1959) = C’était surtout un truc live, ouais.
  76. Mack the knife – Bobby Darin (1959) = Celle-ci tient le coup.

A biental pour les années 60 ! Gros morceau, je le sens.

Les 1001 chansons critiquées – Avant les années 50

L’énorme pavé squatte les bibliothèques de mes appartements successifs depuis plus de six ans. Aujourd’hui calé dans le meuble noir du salon, il a absorbé des centaines de matinées de soleil qui ont fait passer sa tranche du rose-orange fluo au jaune parcheminé. Ce bouquin, vous l’avez sans doute déjà vu dans une Fnac, à la section « Idées cadeaux ». Je parle, bien entendu, de l’impressionnant Les 1001 chansons qu’il faut avoir écoutées dans sa vie, issu de la non moins sentencieuse collection originale en langue anglaise estampillée « Before you die ». En creux, on vous demande ce que vous foutez de votre vie, alors qu’il vous faudrait déjà booker tous les jours qui vous restent jusqu’à la tombe pour garder une mince chance de mourir un minimum cultivé.

La quatrième de couverture vous apprend en effet qu’il y a aussi 1001 livres à lire, 1001 tableaux à admirer, 1001 jeux vidéo à essayer, 1001 vins à goûter (ce qui, à une certaine époque, nécessitait environ deux semaines à un Chirac en rythme de croisière), ou, si vous préférez les plaisirs simples, 1001 greens de golf qu’il faut absolument avoir joués dans sa vie. Si vous finissez celui-là, vous pourrez vous targuer, à l’article de la mort, de vous être fait 18 018 trous, ce qui vous vaudra certainement d’être traité de vieux dégueulasse par vos arrières-arrières-petits-enfants.

En ce qui me concerne, si j’ai l’intention de profiter de la vie et que je tends sans cesse l’oreille dans la crainte d’entendre ma jeunesse rendre l’âme au lointain, je me suis fixé un objectif atteignable. 1001 chansons de 3 minutes, ça ne fait après tout que 50 heures en cumulé. Je n’imaginais pas qu’il y aurait, par exemple, cet étrange quoiqu’intéressant titre africain de 15 minutes énumérant les mesures sanitaires d’ordre public contre le sida, ou bien cet insupportable chant de clochard de quelques secondes répété en boucle pendant près d’une demi-heure.

C’est vers 2013 que je me suis décidé à écumer Spotify à la recherche de tous les titres, et de noter consciencieusement en-dessous de chacun mes impressions à chaud, dans l’idée de noircir l’intégralité de l’ouvrage d’ici quelques mois. Par la suite, je suis retourné à la tâche avec plus d’inconstance que de tempérance. De l’eau a coulé sous les ponts (pas toujours bien composés d’ailleurs), si bien qu’entre le premier et le dernier commentaire, j’ai trouvé l’amour, décroché mon premier job et rencontré des centaines de nouvelles personnes. Je veux croire que je suis moins aigri aujourd’hui que l’arrogant blanc-bec de 20 ans qui avait ouvert ce livre pour la première fois avec Oasis dans les oreilles. L’expérience a considérablement élargi mes horizons et a, entre autres, affiné mes goûts en matière de rap, m’a fait trouver de l’intérêt à certaines formes de country et tomber sous le charme du jazz tendre d’Ella Fitzgerald. La playlist de ma vie s’est étoffée de centaines de nouvelles mélodies merveilleuses, et pour cela, je serai toujours reconnaissant aux auteurs britanniques et français du recueil, mais aussi bien sûr à ma chère maman qui avait eu la bonne idée de m’offrir ce cadeau.

Mais bien sûr, vous me connaissez bien, je suis aussi un foutu rageux. C’est toujours drôle quand il y a un peu de bile. Alors quand j’aime, j’encense, mais quand je n’aime pas, je bous, je fulmine et même, parfois, j’insulte. Peut-être que la musique est une chose trop sérieuse pour la confier à des rigolos ; ou peut-être que je ne grandirai jamais et qu’il me faudra consulter une forme de musico-psychiatre pour traiter mes névroses mélomaniaques.

Bref, vous vous ferez votre avis, mais j’espère au moins vous donner l’envie de découvrir certains titres que vous ne connaissez pas. Et si je vous froisse en descendant un morceau que vous chérissez, gardez à l’esprit que tout cela est pour de rire et dites-vous que je n’ai pas su identifier une perle, en bon cochon qui s’en dédit. La moitié de ces phrases ne sont même pas le commencement d’une critique – et vous pourrez toujours vous en prendre à ma chérie pour celles qui commencent par « Albane : ». Oui, c’est gratos, mon trésor.

Commençons donc par les antiquités, à savoir les morceaux d’avant les années 50. Pas grand-chose à dire, étant donné que les enregistrements ont parfois un siècle, et qu’il est donc difficile de leur tailler un costard justement.

  1. O sole mio – Enrico Caruso (1916) = C’est dans les vieux pots…
  2. St. Louis Blues – Bessie Smith (1925) = Je suppose que c’est dans Fallout.
  3. Lagrimas negras – Trio Matamoros (1928) = Je n’écoute ça qu’en vacances.
  4. St. James Infirmary Blues – Louis Armstrong & His Hot Five (1929) = Juste badant, pas indispensable.
  5. Les Goélands – Damia (1929) = J’ai pas compris l’intro qui ressemble à La Vie En Rose.
  6. El manisero – Don Azpiazu & His Havana Casino Orchestra (1929) = Donc la musique cubaine est la même depuis 90 ans.
  7. J’ai deux amours – Josépine Baker (1930) = Albane : « J’comprends même pas les paroles… »
  8. Minnie the Moocher – Cab Calloway & His Orchestra (1931) = Peut-être en version live il y a 85 ans.
  9. Need a little sugar in my bowl – Bessie Smith (1931) = Nope, pas excité.
  10. Brother, can you spare a dime? – Bing Crosby (1932) = Ca sent bien la crise de 29.
  11. Ce petit chemin – Mireille et Jean Sablon (1932) = AUTHENTIQUEMENT LE TRUC LE PLUS NIAIS DU MONDE.
  12. C’est vrai – Minstinguett (1933) = C’est quand même bien nasillard.
  13. Hula Girl – Sol Hoopii (1934) = Talentueux et vieillot.
  14. Tout va très bien, Madame la Marquise – Ray Ventura (1935) = Alors c’est donc ça, cet élément de langage resservi en boucle par Le Figaro ?
  15. Cross Road Blues – Robert Johnson (1936) = Ry Cooder l’a complètement dynamitée.
  16. Strange Fruit – Billie Holiday (1939) = Plus un poème qu’une chanson.
  17. Over the rainbow – Judy Garland (1939) = Jamais été ultra-fan…
  18. The Gallis Pole – Lead Belly (1939) = Trop torché.
  19. Gloomy Sunday – Billie Holiday (1941) = Belle, mais enlève le glauque sympa de la composition de base.
  20. Guantanamera – Joseito Fernandez (1941) = Bon, s’il faut en retenir une cubaine…
  21. God bless the child – Billie Holiday (1941) = Fallait vraiment mettre quatre Billie Holiday ? Parce que celle-ci n’est pas folle.
  22. Mon amant de Saint-Jean – Lucienne Delyle (1942) = Complètement épuisée par les accordéonistes du métro.
  23. Le chant des partisans – Germaine Sablon (1943) = Y’a que deux schémas mélodiques en fait ?
  24. Stormy weather – Lena Horne (1943) = Pas vraiment émouvant pour moi.
  25. Rum and Coca-Cola – Lord Invader (1943) = La classique rengaine sud-américaine.
  26. This land is your land – Woody Guthrie (1944) = Améwicain bland.
  27. Lili Marleen – Marlene Dietrich (1945) = De l’histoire plus que de la musique.
  28. (Get your kicks on) Route 66 – The Nat King Cole Trio (1946) = Merci le jazz. Et les Stones.
  29. Al gurugu – La Niña de los Peines (1946) = C’est une femme qui chante ? J’ai l’impression que c’est Faudel.
  30. La Mer – Charles Trenet (1946) = Dis donc, ça s’vénère sur la fin.
  31. La vie en rose – Edith Piaf (1947) = Mais non, pas celle-là…
  32. White Christmas – Bing Crosby (1947) = Ca doit donner chaud au cœur à des gens…
  33. Good Rockin’ Tonight – Roy Brown (1947) = Merci d’avoir existé, monsieur.
  34. Nature Boy – The Nat King Cole Trio (1948) = Soooo whimsical ❤ non, en fait c’est niais.
  35. Les feuilles mortes – Yves Montand (1949) = Valeur sentimentale (histoire personnelle).
  36. I’m so lonesome I could cry – Hank Williams (1949) = Ne transcende pas la country.

Faut croire que c’est tout ce qu’ils avaient retenu. On se retrouve très vite pour les années 50, là on sera dans le dur !

La La Land, les mélodies du bonheur

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Parlons de ce petit gars, là, Damien Chazelle. L’air de rien comme ça, mal rasé et les cheveux en bataille, il a à peine trente ans, on dirait qu’il sort tout juste de l’université. En fait, c’est le cas : encore hier, au lycée, il hésitait entre une carrière de batteur de jazz ou de cinéaste. Brillamment reçu à Harvard, il a finalement opté pour la dernière. Fraîchement diplômé en 2007, Damien est d’assez bonne extraction sociale et a manifestement une tête bien faite. Mais de là au firmament du septième art, il y a encore du chemin. Lâché dans la jungle d’Hollywood, il aurait pu être douché, broyé par l’industrie, pour finir trader dans un fonds d’investissement ou cadre aux RH d’un grand groupe à l’heure actuelle. Mais Damien n’a pas que son rêve, il a le plan qui va avec. Il a en tête une grande comédie musicale moderne qui réconcilierait ses deux amours. Las, côté producteurs, il trouve porte(s) close(s). Seule Focus Features lui prête l’oreille, mais les dirigeants, si sûrs de leurs camemberts de marché, requièrent que le protagoniste fasse du rock et que le scénario soit lourdement retoqué. A ces mots, on imagine sans peine Chazelle avoir la même réaction que Fletcher, le prof timbré de Whiplash, quand on lui parle de pop. Hors de question de corrompre son futur chef-d’œuvre en ersatz de High School Musical ; il le mettra de côté jusqu’à ce qu’il trouve un financement aux conditions acceptables. D’ici là, il fera un court-métrage, tiens, et pourquoi pas un film sur le même thème : un jeune musicien obsessionnel se tue à la tâche pour entrer dans un orchestre de jazz de haut niveau. Une victoire à Sundance et un succès critique et commercial plus tard, le jeune réal peut revenir la bouche en cœur avec le futur La La Land chez les grands argentiers de L.A. et décupler son budget en gardant son script intact. Remarquable.

Mais si on a déjà envie de remercier l’auteur pour sa démarche professionnelle, on veut lui faire un triomphe pour son dernier film.

La La Land est l’histoire d’une jeune apprentie comédienne, Mia (Emma Stone), qui enchaîne les castings infructueux entre deux lattés servis au café d’un grand studio. A la faveur d’un embouteillage monstre, elle rencontre l’inconsidéré Seb (Ryan Gosling), un pianiste qui vit la bohème et grappille quelques cachets en attendant le jour où il pourra ouvrir sa boîte de jazz. Bien sûr, les deux jouvenceaux se houspillent gentiment à l’écran et on n’a aucun doute sur le fait qu’ils vont sortir ensemble dès la fin du premier quart. Le véritable antagoniste sera le monde réel, ou bien sous un autre angle, leurs ambitions : comment mener sa vie sans finir en artiste raté ou en mercenaire blasé ? Y a-t-il vraiment une troisième option ? Quand on ne perce pas, qu’est-ce qui nous prouve objectivement qu’on a du talent ? Est-ce que tout cela en vaut bien la peine ? Le jazz, finalement, c’est pas au fond franchement inaudible ? Et notre relation, dans tout ça ? Est-ce qu’il faudrait pas que l’Etat nous verse une sorte de revenu mensuel de 800 dollars pour nous permettre de manger en continuant à écrire tranquillement ? Toutes ces questions (sauf peut-être la dernière) vont tirailler le petit couple comme elles s’imposent constamment à toutes celles et ceux qui veulent créer aujourd’hui.

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A ce stade, on se dit qu’en effet, le médium « comédie musicale » est pertinent, presque attendu. D’étoffe légère, pas trop dramatique, le thème est un grand classique de Broadway, et permet de faire la part belle aux chansons et chorégraphies. Et donc dès l’ouverture, on attend la mièvrerie au tournant avec une certaine appréhension. La première séquence, quoique prévisible, cueille le public à froid : des centaines de figurants dansent, bondissent, virevoltent en chantant un bonjour au soleil. On prend certes note de la composition travaillée, de la réalisation maîtrisée (les fétichistes du plan-séquence pourront de nouveau s’extasier) et des textes élaborés, ce qui donne un peu de bonne volonté et amène à considérer la scène plus maligne, voire auto-parodique, que niaise. Néanmoins, on se demande si le film pourra tenir la longueur. Je craignais l’overdose, et me souviens m’être immédiatement demandé si au fond, tout ceci n’avait pas plus sa place sur les planches qu’à l’écran. Pourtant, aujourd’hui, j’écoute avec grand plaisir cette chanson et ne l’enlèverais du film sous aucun prétexte. C’est dire, de loin en loin, la puissance qu’a eu La La Land de me prendre dans ses ficelles sans me forcer à faire le nœud.

Déjà, le deuxième grand morceau, centré sur les tentatives de Mia de se faire repérer lors d’un cocktail mondain, propose de nouvelles choses. La phase de préparation de Mia, dans sa coloc’ cosy aux couleurs saturées, a un effet enveloppant et chaleureux, tout en pulsant une énergie réjouissante. Très vite, tout s’emballe, mais encore une fois avec style, notamment par l’usage du travelling, là où, par exemple, Moulin Rouge épuisait le monde avec ses clips épileptiques. On sait qu’il y a beaucoup à voir, on a envie de rembobiner, de faire pause pour apprécier chaque détail du décor et observer le comportement de chaque personnage, mais on se laisse volontiers porter par le rythme, qui s’élance et s’arrête aux bons moments, sans jamais basculer dans le taratata-tsoin-tsoin.

Voilà la clé du film : il est simple sans jamais être facile. Le premier mot qui m’est venu à l’esprit en sortant, c’est « grâce ». Sans avoir des goûts d’une grande sophistication, je fais souvent le reproche aux dernières sorties d’être « à la truelle » – ici, rien de cela. Malgré l’image assez claire, c’est un concept un peu difficile à expliquer, sûrement aussi parce que je dois souvent l’instrumentaliser un peu pour mon propos. La truelle, c’est une manière de présenter les choses sans grande recherche, sans envisager la diversité de ses spectateurs et de leurs réactions. La truelle, ce peut être cette exposition laborieuse, ce ralenti lourdingue ou bien cette bande-son assourdissante à chaque moment mélo. Il est important de noter qu’on peut avoir un message complexe, profond, inspiré, tout en le (des)servant à la truelle. Puisque nous parlons d’un film où l’histoire d’amour entre une femme et un homme est au cœur du récit, soyons clair : pour moi, Woody Allen est majoritairement coupable de truelle. On pourra me traiter d’infâme plouc qui ne sait pas apprécier la maestria de sa réalisation, et j’admets que je n’ai pas vraiment les yeux pour cela. En revanche, à chaque énième avatar du cinéaste qui énonce platement que la vie humaine n’a aucun sens à grands renforts de miasmes de nihilisme de Terminale S, je souffre intérieurement. Je souffre qu’il faille mobiliser ces éléments de langage éculés pour définir le personnage principal, pour venir ensuite amener, avec des sabots de mille tonnes, le ré-enchantement de son existence par l’inévitable petit bout de femme pimpante. Bien sûr, et encore heureux, Woody Allen sait aussi introduire quelques twists à sa formule, étant admis que parfois, c’est le simple fait qu’il n’y ait pas de dénouement qui constitue le twist. Mais avec l’histoire simple de Mia et Seb, je me suis senti à des kilomètres au-dessus de ces procédés. C’est seulement deux amoureux, somme toute banals outre leurs belles gueules, qui tentent leur chance au jeu de la vie.

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Alors que nous approchons des Oscars, il faut mettre un billet sur une récompense pour Emma Stone, plus éblouissante et épanouie que jamais dans ce film. Elle se donne entièrement et est confrontée à des séquences particulièrement difficiles, qui participent de la démonstration technique globale : je pense à cette scène de casting où elle doit jouer quelqu’un qui joue une tristesse crédible. Elle est la vraie vedette à nos yeux, mais aussi à nos oreilles : on découvre qu’elle chante magnifiquement bien, ce qui lui permettra sans doute de décrocher une autre statuette pour le morceau de sa troisième audition, qui rappelle le fameux I dreamed a dream des Misérables. A côté, Ryan Gosling, comme à son habitude, pose parfois un peu plus qu’il ne joue, et n’est pas aussi bon chanteur. Mais cela ne l’empêche pas d’avoir ses moments de brillance à cœur fendre quand il médite sur son clavier. On se marre aussi lorsqu’on le voit contraint de jouer des chansons de Noël qu’il déteste pour se faire quelques sous dans un bar générique. Tout est dans la raideur, l’expression, et même les non-musiciens se retrouvent pris dans la complicité d’un humour de répète.

Car si le moteur de l’intrigue semble être l’amour de la scène, le film s’adresse surtout à toutes celles et ceux qui aiment ressentir l’ivresse de la bonne musique, en l’écoutant ou en la faisant. Tous les morceaux sont des compositions originales, pêchues et même complexes. Chaque piste recèle une grande charge émotionnelle, mais sans jamais trop tirer sur la corde. Ainsi, quand le délicat thème de Mia et Seb évoque en son milieu le déchirant Comme une rosée de larmes de The Artist, c’est pour basculer aussitôt dans un jazz bordélique qui évite soigneusement l’overdose. Certains regretteront, en fin de compte, qu’il n’y ait pas tant de chansons que cela, vu le tonnerre d’énergie qu’elles déclenchent au quotidien dans nos playlists, et en effet, on constate que la comédie musicale quitte les premiers rôles au milieu du film. En revanche, la musique, son pouvoir, sa philosophie, sa fonction sociale, reste au centre des débats, à l’instar de Whiplash, avec cette question qui revient : entre le virtuose d’un genre niche et l’arriviste au style fédérateur (fièrement incarné par John Legend), qui comprend mieux au fond ce qu’est cet art, peut-être le plus viscéral, le plus animal de tous ? Les deux parties ont de solides arguments : chacun y réagira selon sa sensibilité.

Ainsi l’ensemble souligne sans bassiner, honore sans glorifier, contemple sans alourdir. Los Angeles, la « city of stars », au ciel repeint d’un bel indigo qui flatte les mirettes, reste passablement moche pour les protagonistes, qui ne se privent pas de le répéter. La contemporanéité s’exprime tout juste à travers les smartphones et les clés de voiture, alors que l’essentiel pourrait se passer dans les fifties. Lorsqu’au cours d’un de ces numéros de danse très réussis, le couple s’envole, c’est si bien amené et fluide qu’il faudrait être sacrément aigri pour hurler au cucul. A chaque instant, la mise en scène reste souple et épurée, et on apprécie le travail sur les situations : dans ce récit sans enjeu de vie ou de mort, il se passe en fait beaucoup de choses et chaque scène a son importance. En même temps, tout ce que vous devez savoir reste suggéré plutôt que déclamé.

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La La Land semble promis à une moisson d’Oscars. J’en lis déjà certains pester du syndrome The Artist : selon eux, le film sera multi-récompensé car il célèbre avec tambours et trompettes un Hollywood de musée, figé et idéal, qui n’existe plus aujourd’hui – et qui n’a sans doute jamais existé… Ce n’est pas ma lecture. Si je me suis laissé conduire, puis complètement aspirer dans le dernier tiers, superbement construit et avec une succession de « paiements » émotionnels et scénaristiques, c’est qu’on ne m’a pas parlé en slogans. Comme beaucoup d’autres, j’ai vu un propos moderne, nuancé, sans morale imposée. L’illusoire amour parfait des vieux Disney et l’étouffant mantra du « be yourself », qui créent depuis près d’un siècle des frustré-es et des insatisfait-es, sont renvoyés dos à dos. Là où l’aléatoire nous façonne au moins autant que nos choix, on voit qu’il n’y a pas une bonne manière de vivre sa vie. Faire sa vie avec quelqu’un et faire ce que l’on aime sont des options formidables, qui méritent que l’on se batte de toutes ses forces pour les obtenir, mais personne ne comptera les points à la fin, car personne n’aura jamais la prétention d’avoir coché toutes les cases. Un hymne simple à la vie humaine, ce que nous créons, ce que nous manquons : étrange comme cela sonne si banal et en même temps si indispensable. Sublime enfin, comme tout cela résonne dans la voix d’Emma Stone : « Here’s to the ones who dream, foolish as they may seem, here’s to the hearts that ache, here’s to the mess we make. » Alors allons le mettre, ce bordel.

Gotlib ad lib

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Le deuxième étage de la maison familiale est l’un des endroits les plus nettement partitionnés que j’aie fréquentés. Au sud, la chambre de ma deuxième sœur, âtre aux tons chaleureux de rouge d’où s’échappaient les mélismes de Mariah Carey toute la sainte journée. Au milieu, la « salle console », zone tampon à la moquette desséchée où j’ai terrassé les bosses les plus féroces et remporté des centaines de Coupes du Monde virtuelles sur Playstation. Et enfin, au nord, la chambre de ma sœur la plus âgée, qui décrochait son bac au moment où j’articulais mes premières voyelles. 14 ans d’écart : ma plus grande sœur était déjà adulte alors que je n’étais pas même encore enfant. Autant dire que la chambre n’a été qu’assez peu fréquentée par sa propriétaire de mon vivant. Restait, l’essentiel du temps, la quiétude de cette petite pièce bleue et ces quelques bibelots mystérieux qui m’indiquaient ce que serait la vie d’adulte, dans 14 ans : des tickets de métro repliés sous forme de petites chemises, des boules tintinnabulantes pour muscler le canal carpien et des romans, beaucoup de romans, dont les intrigues passeraient encore bien longtemps au-dessus de ma tête.

Un jour de mes quelque 10 ans, pendant que je lézarde dans la zone tampon, rêvant sûrement à un énième Crash Bandicoot, ma grande sœur discute dans ses quartiers (au téléphone ? de visu ?) avec une personne que je n’ai pas retenue. Elle extirpe de sa bibliothèque un étrange album au graphisme baroque. « Ah ça c’est Gotlib, la Rubrique-à-brac, j’adore ce truc ». S’ensuit une explication dont les tenants ne me reviennent plus, mais qui pique ma curiosité. Au milieu de ces pavés de haute littérature, il y avait quand même la place dans le cœur de ma sœur pour une bédé. Abonné aux Kid Paddle et autres Boule et Bill, je tenais donc enfin là un passage vers le monde des grands dans un illustré – sans trop me fouler.

Quand vous avez 10 ans et que vous ouvrez un Gotlib, vous êtes d’abord troublé, et désorienté. Si vous avez le malheur de vous aventurer dans les dernières pages de l’album ci-dessus, vous tombez sur un « je te tiens par la barbichette » qui dérape en festival gore à grosses giclées de tripes et de cervelle. Remontez quelques pages et vous assistez à cette séance de psy où le patient pulvérise littéralement son praticien à coups de pavés en hurlant qu’il « faut qu’il cogne ». C’était violent, le bousin ! Rétrospectivement, il était intéressant que je commence par ce tome-là, justement une période-charnière dans la carrière de l’auteur, où les gentils exposés animaliers du Professeur Burp côtoient la misère au Biafra. Je m’esclaffais devant une page et me glaçais devant une autre : aurais-je été aussi intrigué par Gotlib si j’avais ouvert L’Echo des Savanes ou l’un des Dingodossiers ? Non, là je tenais probablement le subtil cocktail de monde réel qui me fallait.

La vraie muraille, c’était celle-ci : l’euphorie référentielle que constitue toute l’œuvre de Marcel Gotlib. Enfant des années 90, au sortir de l’école primaire, vous avez beau vous croire malin, la moitié des gags de la R-A-B, vous n’y comprenez rien. Comment pouvais-je saisir son foutage de gueule en règle d’Orson Welles, dans cette critique de l’obscur film La décade prodigieuse ? Tout ce que je savais, c’est que Citizen Kane avait dû coincer son faux nez dans une fourchetée de spaghettis pendant le tournage d’une scène de dîner. Claude Chabrol, c’était ce mec aux lunettes d’hurluberlu qui se faisait harceler par une coccinelle. Et voilà Charolles et Bougret, deux inspecteurs franchouillards parodiant une série qui avait 4 fois mon âge, se payant le luxe de parler une parodie de langue que je ne maîtrisais pas, de l’angliche, dans un épisode parodiant des polars britanniques que je n’avais jamais lus. Dans quoi m’étais-je embarqué. Je comptais apprendre le monde des adultes en prenant tout à l’envers.

biaffrogalistan

Il me fallait bien des dizaines de petits-déjeuners et de goûters cumulés pour décoder un album de Gotlib. Puis je le relisais à l’infini, jusqu’à ce que ses pages se détachent. J’emportais avec moi des miettes de culture et d’humour « glacé et sophistiqué », que je prenais pour parole d’Evangile et régurgitais maladroitement en cour de récré. Je me souviens de cette double-planche où le classique gag d’un homme sciant la branche sur laquelle il est assis est prétexte à des dizaines de variations, estampillées « 1er degré », « 2ème degré », « 8ème degré » « 8562ème degré »… A l’époque, j’imaginais que tous ces niveaux existaient vraiment, qu’il y avait une science comique élitiste dont les arcanes m’échappaient. Du fond de ses années 70, Gotlib se payait de ma tête, brouillant mes cartes de marmot naïf, et j’en redemandais. En 4ème, je reviens du Carrefour avec un «  Rhââ Gnagna », dont je ne saisis pas immédiatement la teneur sexuelle, ce qui suscitera peu après un dialogue gênant avec une autre de mes sœurs : « Mais… Tu sais ce que ça veut dire, ragnagna ? ». Nettement plus trash, plus con aussi, j’absorbe cet opus comme ses prédécesseurs. J’étais déjà fasciné par cette « tranche de vie » où l’on voit, l’espace d’une case, un point noir sortir d’un pore sous forme d’un grotesque et interminable tube flasque ; je ne passerais pas à côté de Pervers Pépère se masturbant sous la couette sur l’horloge parlante.

Je crois que cette bloggeuse du Monde m’a un peu coupé la chique, mais elle a trouvé le mot juste : par son éternel « pas de côté », sa dérision omniprésente, Gotlib nous faisait appartenir à la société des gens à qui « on ne la fait pas » : il déconstruisait le storytelling du Petit Poucet, des calembours éculés, et bien sûr de ce pauvre Isaac Newton qui aura pris tant de choses sur la tête dans sa carrière. Le Petit Prince m’ayant laissé de marbre, j’avais trouvé sa parodie jouissive : j’essaierai plus tard de la « rejouer » en public à mes amis, ce qui me vaudra une mise à l’écart d’un an et demi pour « gaminerie ». Foutu Gotlib.

Ce n’est que plus tard que j’ai découvert les Dingodossiers, avec René Goscinny au scénario, série témoin d’une BD francophone en plein essor, dont mai 68 briserait définitivement les chaînes. En attendant, en 1963, on ne pouvait pas se permettre de dévoyer la jeunesse en dessinant des nanas dénudées dans Pilote, mais ça n’empêchait pas d’être poil-à-gratter. Plaçant les hommes costumés et les femmes permanentées de la France comme-il-faut dans des situations cocasses, Goscinny et Gotlib alliaient la tendresse du Petit Nicolas aux pied-de-nez de Tex Avery.

Encore une fois, la BD et mon expérience de vie s’entremêlent… Je me souviens d’un voyage scolaire en Bretagne, où nos guides nous avaient présenté une simple clairière de la forêt de Brocéliande comme « la prison invisible faite de colonnes d’air de Merlin l’Enchanteur qui est lui-même invisible et fait d’air », quelques pierres en cercle comme « la fontaine de jouvence », puis une vieille souche d’arbre pleine de détritus comme un monument historique. Quelle formidable rigolade quand je suis tombé, quelques années plus tard, sur le dingodossier expliquant comment mettre en valeur touristiquement une région sans rien de remarquable. Chaque étape de notre séjour était là, y compris – et c’était à hurler – le vieil arbre pourri ! Ah, chère Bretagne… Tu sais comme je t’aime, je connais tes trésors, mais Marcel et René t’ont majestueusement alignée ce coup-ci.

Les costumes des femmes. Aucune contestation possible.

Les costumes des femmes. Aucune contestation possible.

Derrière les délires, Marcel Gottlieb était-il un gai-luron ? Je ne prétends pas connaître le monsieur. Ce qu’on sait, c’est qu’il a connu une enfance proprement traumatisante, caché chez des paysans pendant que son père mourait à Buchenwald. De ces évènements atroces, il a tiré une tendre historiette sur les comptines qu’il chantait à son amie la chèvre pendant que ses parents restaient « là-bas, dans l’orage ». Dans la Rubrique, après une séance de kiné débilos qui réduit en bouillie un pauvre homme venu simplement se faire redresser l’auriculaire, on déboule sur un récit de vie aigre, où après s’être confronté à une école absurde, un service militaire absurde, une rupture absurde, l’auteur conclut qu’il est bien rassuré qu’on ne meure qu’une fois. Plus mélancolique encore, « La boule » circule beaucoup en ce moment : au réveil, Gotlib découvre qu’il a maintenant un boulet au pied. Il se le traîne toute la journée : au travail, dans la rue. Il l’amène chez le médecin, impuissant à le traiter, lui qui ne soigne que le corps, mais qui prend la situation avec désinvolture. Après des mois de douleur, ce n’est que sa toute-petite fille qui, grimpant hors du berceau, parviendra à lui scier la chaîne. Mais l’histoire ne s’arrête pas à cette conclusion mignonette : trente-six mois plus tard, le dessinateur observe sa fille sur le pot. Perdu dans ses grands yeux, il se rend compte que malgré tout son amour paternel, il ne saura jamais vraiment ce qui se trame dans cette petite tête. La boule repousse. C’est d’une noirceur… Mais à 10 ans, ça ne vous touche pas particulièrement : vous vous marrez à chaque case, parce que la coccinelle dit des conneries, la boule tire la langue à la place de l’humain, le docteur a le stéthoscope qui lui rentre dans le nez d’une case à l’autre. Je crois qu’il va encore falloir que je relise tout.

A l’orée de mon adolescence, j’ai sûrement un peu essayé de grandir dans la direction de Gotlib. Je fantasmais cet univers des magazines, Pilote, Spirou, où chaque semaine, des dizaines de jeunes apprentis dessinateurs tendaient fébrilement leurs planches à des rédac-chef qui pouvaient les faire ou les défaire en un mot. J’ai échoué, évidemment : pour bien dessiner, il fallait travailler, c’était exclu.  Sans les avoir appliquées, je me remémore les leçons de Gotlib à ses admirateurs, dans une autre R-A-B : « la technique, c’est ce qu’il faut savoir pour l’oublier le plus vite possible », mais « sans technique, le talent n’est rien qu’une sale manie ». Enfin, il dit ça avant de virer d’un coup de pied aux fesses le premier bon dessinateur qui pourrait le concurrencer.

Le mois dernier, je discutais de BD avec des collègues – enfin, plutôt un seul, les autres s’étant exclus eux-mêmes de la discussion en décrétant qu’ils n’y connaissaient rien. Avec du recul, et quelques exceptions comme Quai d’Orsay, je me suis rendu compte que je n’avais quasiment aucune référence de BD « adulte ». Mon collègue énumérait les romans graphiques sérieux, sombres, aux traits durs, chargés, travaillés, avec des intrigues post-apocalyptiques ou de thriller économique, des inserts sur des gros bonshommes gras qui font la gueule et des phylactères géométriques. Des trucs « à la XIII », que j’étais censé lire à mon âge. Moi qui ai toujours trouvé ces machins soporifiques, et qui en étais resté aux petits Miquets, j’étais désarmé… Mais sur le fil, j’ai trouvé la planche de salut : « Sinon je… J’ai… Toujours aimé Gotlib ! ». Jusque dans le dessin, en effet, il est resté entre deux âges. Ses personnages sont réalistes, anatomiquement superbes, mais c’est pour mieux les déstructurer au premier coup de sang. Il a la flemme de faire des décors, mais quand il s’y force, en parodiant ces vieilles séries de SF à la Valérian, il réalise des perspectives sublimes. La maturité sans austérité.

Aujourd’hui, nombre de mes amis font un témoignage similaire : nous avons été profondément marqués par cet amuseur des seventies qui avait pourtant arrêté sa carrière bien avant notre naissance. Tant qu’il était de ce monde, on se disait qu’il gardait un œil dessus, que sa folie douce nous protégerait des psychoses collectives. Avec lui comme avec d’autres, nous restions connectés à un milieu de XXème siècle bouillonnant, plus optimiste et insouciant, que nous n’avions jamais connu, nous qui avons maintenant la page blanche déjà grise du XXIème à noircir. J’aime à croire qu’il nous a nous aussi bloqués entre deux âges. Il nous a fait grandir mais il a aussi tout fait pour nous empêcher de vieillir. L’encre n’est pas sèche ; espérons qu’elle tiendra.

dieux

Bons baisers des Très-Hauts-de-France

Arrivée

J’ai pas trop compris comment ce truc jaune fonctionne. Il serait défectueux, j’y verrais que du feu.

Il ne vous aura pas échappé que je tiens généralement à faire ce que je dis. Réaliser une envie déclarée demande toujours une certaine dose d’effort ; et si à J-15, on trépigne d’impatience à l’idée d’une nouvelle expérience, le petit matin vaseux du jour J, il faut toujours déployer tous les trésors de l’auto-persuasion pour ne pas se défiler et retourner au lit. L’année dernière, lorsque j’ai vu de mes yeux les murs de caméras de la Plaine Saint-Denis et les couches de maquillage d’un Julien Lepers hyperactif, il m’a fallu la froideur du mantra « Tu vas pas te barrer maintenant… Tu vas pas te barrer maintenant… » pour ne pas prendre les jambes à mon cou. On dit souvent que l’être humain à tendance à s’enferrer dans un choix car il perçoit un coût trop important à changer d’avis ; je pense que ce n’est pas tout à fait exact. J’ai plus simple : l’être humain suit le choix de la flemme. Si votre premier choix est de vous lever à 5 heures tous les matins de la semaine pour aller courir dans la brume froide, vous verrez avec quelle facilité votre nature ondoyante et pragmatique d’être humain vous rendra très convaincante l’option de n’en rien faire et de débrancher le réveil. Moralité, il faut connaître son ennemi : le problème n’est pas d’être têtu, c’est juste d’être une larve.

Le dernier triomphe de ma volonté n’a rien d’exceptionnel : chaque jour, des dizaines de personnes de 7 à 77 ans, de 50 à 90 kilos (désolé Teddy), s’y adonnent simultanément en France. Elle repose sur ce raffinement de pensée construit par des millénaires de civilisation humaine qui nous permet aujourd’hui de placer aveuglément notre vie entre les mains d’un inconnu et la supposée fiabilité de son équipement.

Ceux qui me connaissent savent que j’apprécie toujours un bon shot d’adrénaline, que ce soit un petit film d’épouvante, un grand huit supersonique ou même une partie de survival-horror dans la nuit avec un casque de réalité virtuelle… Non, je déconne, pas le dernier. Je ne ferai jamais ça de ma vie, ça me terrifie. Je pense que je n’aurais littéralement aucun contrôle sur mes sphincters. Mais bon, en-dehors de cela, je peux dire que je suis assez endurant à la peur. Il était donc naturel qu’au bout d’un moment, je confesse à mes proches mon envie de sauter en parachute. Et lorsqu’au Noël dernier, je découvrais un bon à me jeter dans le vide dans une enveloppe offerte par ma douce moitié, je sus que ce serait pour 2016. Pour le printemps.

Comme vous le savez, nous n’avons pas eu de printemps. Quatre fois, la date de mon saut a été repoussée pour raisons de météo ; il n’était pas question pour le rideau de glaire sombre qui nous a servi de toile de fond pendant 6 mois de s’entrouvrir ne serait-ce qu’une demi-journée pour me permettre de sauter. Mais enfin, dimanche 14 août, le réveil sonne à 7h15. Albane mouline le store, la lumière jaillit dans la chambre : il fait grand beau. Belle journée pour mourir.

Nous prenons la route pour l’aérodrome. A Conflans, quelques rares cirrus rayent le ciel bleu en se mêlant aux traces d’avions. A perte de vue, les plaines baignent dans le soleil. Nous nous insérons sur une autoroute vide et filons sereinement, comme sur le chemin des vacances, mais à l’envers. Mais qu’elle est loin, la Picardie. Ce n’est pas que la route soit longue, mais très vite, on croit avoir changé de pays. Une petite pente et soudain, nous entrons dans une purée de pois inextricable. D’où ça sort ? Est-ce ici qu’on stocke tout le brouillard de France avant de le ressortir l’hiver ? Je blâme le relief : nous traversons sûrement une sorte de cuvette. Bientôt, nous remontons la pente ; mais las, ce n’est qu’au sens propre. Bienvenue sur la terre de la nuit perpétuelle, scindée par une autoroute lugubre où les panneaux anti-alcool au volant surgissent des bordures tous les kilomètres. C’est vrai que j’ai soudain envie d’un petit coup de remontant.

10h : Amiens-Glisy, morne plaine. Le ciel est obstrué par des cumulo-nimbus de plusieurs kilomètres d’épaisseur. Hors de question de faire décoller quoi que ce soit là-dedans : c’est sûr, ils vont nous demander de rentrer chez nous. Nous nous dirigeons sans conviction vers le hangar labellisé « sauterenparachute.com », où pourtant l’hôtesse d’accueil nous encaisse illico. Le patron est sûr de lui : ça va se dégager. Je ne saisis pas toute l’explication météorologique : là, il fait humide donc il y a des nuages, mais le soleil derrière va les dissoudre… La trentaine de clients n’ont pas l’air convaincu. Au fond, derrière une barrière délimitant l’espace réservé au personnel, les moniteurs bullent comme des surfeurs attendant la vague, qui vautré sur un fatboy, qui trucidant son collègue à Call of Duty. Je prends mon mal en patience et me résigne au poste de spectateur passif d’une PS4 qui m’est défendue. La matinée défile, entre allers-retours vers la voiture, micro-siestes et regards dépités vers le ciel toujours encombré.

"Et voici le mousqueton que le moniteur est légalement autorisé à décrocher si tu as menti sur ton poids."

« Et voici le mousqueton que le moniteur est légalement autorisé à décrocher si tu as menti sur ton poids. »

Et puis, au retour du McDo, vers 13h, le miracle se produit : le soleil perce ! Commence le ballet des premiers préparatifs, pour des sauteurs qui avaient rendez-vous à… 8 heures. Pendant qu’on les harnache, un moniteur se charge de faire un briefing à d’autres bleusailles, dont je suis. L’ambiance est détendue, saupoudrée de quelques blagounettes, mais ce sont les directives très spécifiques qui titillent ma curiosité inquiète : « Alors, on respire par le nez. La bouche, on ne s’en sert que pour crier si on manque d’air, ça aide à ré-oxygéner »… Intéressant, je ne savais pas que je devais aussi me préoccuper d’asphyxie. Je me demande si c’est couvert par la police d’assurance décès à 45 000 euros affichée à l’entrée du hangar.

Mais peut-être qu’après tout, je mourrai de vieillesse aujourd’hui. En fait, à ce stade, seules trois personnes ont sauté depuis le début de la journée. Les heures s’égrènent, les bouches s’empâtent et je sens mon cerveau fondre. C’est le désert des Tartares. Au milieu de la torpeur, le patron saisit le micro : « Alors euh, si ça n’a pas avancé depuis un bon moment, c’est parce qu’il y a un créneau de deux heures réservé aux planeurs, et on peut pas sauter pendant ce temps-là… Mais une chose est sûre, on saute à 17 heures ! Et les derniers sauts sont à 20h30 ! ». Soupirs et éclats de voix. Personne ne se voit perdre sa journée entière ici. Quelques secondes plus tard, un petit monsieur pousse une gueulante sur un employé, qui n’a pas la meilleure répartie du monde : « Plaignez-vous à Monsieur Météo »… Forcément, le petit monsieur remonte dans les tours, il convoque Monsieur Respect, l’employé se rebiffe, ça finit par prendre à témoin le gosse qui fête son anniversaire et qui n’a rien demandé…

Et puis, au bout de l’ennui, on appelle enfin « Alexandre » ! Je me lève d’un bond et ne laisse pas une chance à l’homonyme assis à mes côtés, qui devait de toute manière passer après moi (… je crois). On m’équipe ! Mon mono-binôme replie une énième fois sa voile pour la ranger dans son sac. C’est long, c’est minutieux, mais curieusement, quand c’est moi qui dois l’utiliser, je suis beaucoup plus patient. Je me demande à quelle fréquence ils vérifient les parachutes de secours. En fait, je n’ai pas vu un seul parachute de secours. Je me demande au fond si cela existe. Il y a une plaque avec les procédures de sécurité en cas d’ « incident » ; dans les différents scénarios, aucun n’indique vraiment ce qui se passe si ça ne s’ouvre pas. Au moins, les compagnies aériennes nous font croire qu’on peut réchapper aux crashes… Pourtant, au milieu de ces pensées morbides, mon enthousiasme ne faiblit guère. J’y suis. Je vais le faire !

Un charmant petit coucou arrive ; j’y bondis à un rythme militaire en compagnie de trois autres débutants. Nous nous insérons devant les monos, qui beuglent déjà sans trop de raison. Quelques mètres de piste et nous sommes déjà en l’air. Le vacarme assourdissant n’est pas celui du moteur : ce sont les monos, survoltés alors que ce doit être leur quatrième saut de la journée. Celui d’à côté ne se tait pas une seconde et charrie tour à tour chaque personne à bord. Le mien a l’air plutôt sérieux en comparaison : il prend de l’avance pour s’attacher à mes mousquetons, et me montre son altimètre qui indique déjà 1000 mètres. Nous filons entre les nuages, immenses tours de coton qui laissent filtrer les rayons du soleil déjà couchant de 18h30. J’ai un sourire béat, plus pour la beauté de la vue du ciel que pour les vannes un tantinet lourdes du mono voisin, typiques de l’humour gras du sportif extrême avant sa prestation. Il tambourine sur la cloison du pilote pour accélérer l’ascension. Pire que tout, à environ 2000 mètres, à la suite d’une bonne répartie de ma part, il embarque mon binôme dans son délire, qui se détache de moi (!) pour se lever et simuler un anulingus sur son collègue, sous les rires goguenards du patron. Mon Dieu, faites qu’il se souvienne de rattacher le bordel.

Quelques minutes plus tard, nous y sommes presque. Une forme de solennité retombe sur l’habitacle alors que tout le monde vérifie son matériel. Mon cœur tambourine ; je suis euphorique. Puis les couillonnades reprennent : matamore qu’il est, le mono-d’à-côté a retiré ses chaussures, en clamant qu’il n’en aura pas besoin pour se réceptionner à l’atterrissage. Il tente d’essuyer le mystérieux crachat qui croupit sur l’épaule de son patron avec sa chaussette, mais le patron le dissuade en faisant mine de la lécher. Intenables les mecs.

L’avion va maintenant ralentir et avancer tout droit pour larguer les binômes comme des bombes. L’excitation est à son comble, et je me marre stupidement avec toute l’assemblée ; à ce stade, l’oxygène s’est largement raréfié dans les cerveaux. Par présence d’esprit professionnelle, le patron récupère les chaussures du mono réfractaire et lui ordonne de les remettre. Le pilote confirme que l’ouverture est imminente. Tout le monde se checke et se souhaite un bon saut – des gestes et mots en réalité ancrés dans le protocole officiel du sport. La porte s’ouvre. Le patron est le premier à passer par-dessus bord avec son client sur le bide. A la dernière seconde, Mono-le-terrible se débarrasse à nouveau de ses chaussures et disparaît à son tour. C’est à nous. Mince, qu’est-ce qu’il m’avait dit déjà sur la position ? Cambré en arrière, les pieds sous l’avion ? Ah oui, purée, je suis déjà en suspension au-dessus du vide. Je n’ai pas le temps de percuter qu-OHPUTAINDSA-

La première seconde est une expérience de mort imminente. Oubliez tout ce que vous savez sur les montagnes russes, vous pouvez même rire de vos vieux cauchemars de chute, ils simulent très mal le truc : rien ne prépare à ça. Il n’y a pas de peur primale plus concentrée que celle-ci, cet instant où l’on tombe comme une brique de l’avion, sans aucun système pour nous freiner, et où l’esprit est immédiatement inondé par la conviction que rien ne se passe comme prévu. Le moment est fascinant, si intense et en même temps si bref qu’il en devient évanescent. En effet, l’accélération est si brutale qu’en réalité, elle n’a pas le temps de vous traumatiser. Elle fout simplement une immense et glorieuse tarte dans la gueule du simple mortel, le laissant sidéré et sans défense, et le spectre d’Isaac Newton d’hurler au milieu du vent d’une voix gutturale : « TU VOULAIS VOIR C’QUE CA FAIT, HEIN ? ». Je voudrais embouteiller ce moment si unique, l’étudier sous toutes les coutures en laboratoire pour le revivre à l’infini. Las, pour l’instant, le seul moyen qu’on ait trouvé, c’est celui des parachutistes professionnels de sauter dix fois par jour.

La seconde suivante, les yeux rivés sur les champs terreux droit dessous moi, je crie. On n’entend rien, il n’y a que le vent qui a voix au chapitre. Quatre secondes plus tard, le moniteur me tape sur l’épaule : je peux étendre mes bras. Si nous continuons à prendre de la vitesse – nous approchons des 200 km/h – l’accélération plafonne, ce qui permet de reprendre ses esprits. Et je comprends enfin : le fameux coussin d’air est là, massif, palpable, sous mon ventre. Immédiatement, je deviens plus calme, car je connais bien cette sensation-là : c’est la nage en mer, où l’on flotte sans effort avec l’aide du bon vieil Archimède. En effet, on comprend qu’il est possible de prendre appui, de se déplacer, de faire des figures dans ce qui est finalement la partie la plus sereine du saut – à part peut-être pour mes sinus, décapés par les colonnes d’oxygène. Forcément, émerveillé, je ne la ferme pas : « Ooooaaahh », « Géniaaaaal » « Aaaaarrrhhaaaaa », mais j’ai la lucidité de me remémorer le conseil du moniteur : il faut regarder l’horizon, c’est ce qu’il y a de plus beau. Mmmh… Peu de profondeur de champ, les mêmes nuances de marron et quelques éoliennes éparses. Tout compte fait, je préfère fixer la perpendiculaire. Vingt-six années de vertiges en vacances, au bord des falaises, du haut des monuments, sans la possibilité de regarder droit en-dessous de soi : là, il faut bien que je profite ! Je confirme ce que nous devinons tous : la peur des hauteurs est principalement due à notre imagination qui nous fait visualiser un en instant des dizaines d’affreux scénarios de chute mortelle. Avec la sécurité du parachute et d’un professionnel aguerri dans le dos, le sol si lointain n’a plus de quoi faire bien peur. Pour que je relève la tête, le moniteur, toujours inaudible dans le raffut du vent qui nous vrille les oreilles, me tape frénétiquement sur l’épaule, semble-t-il pour me désigner à toute vitesse des points d’intérêt dans le paysage. Là, il me montre un champ… Ca, je crois que c’est un château d’eau… Euh, là, je n’ai aucune idée. Je n’ai pas toute ma tête pour me concentrer, de toute façon : il m’aurait montré une exceptionnelle aurore boréale picarde que ç’aurait été pareil.

Je me trouve un peu crispé sur cette photo.

Je me trouve un peu crispé sur cette photo.

Il compte sur ses doigts : trois, quatre secondes, je ne sais pas trop. Je crois qu’il a tiré sur la corde. Nous sommes brusquement tirés en arrière et nous redressons à la verticale : la voile entre en action, et c’est déjà la dernière phase… Mais pas la moindre. Nous pouvons recommencer à parler. Le moniteur fait quelques manœuvres, en me demandant si je n’ai pas mal aux oreilles. La gauche souffre effectivement, mais au diable nos contingences terrestres : alors non, même pas mal. Pendant que je lui déballe les quelques épithètes qui me viennent à l’esprit pour décrire l’indescriptible (et lui de répondre sur le ton de l’esthète chevronné « haha, ben oui, c’est le top »), je me rends compte que j’ai bavé assez abondamment, probablement au moment d’un « Géniaaaaal » un ou deux kilomètres plus haut. C’est évident qu’il a dû tout se prendre dans la tronche. Voilà donc l’origine du glaviot suspect sur l’épaule du patron, et peut-être même la raison pour laquelle ils nous demandent de respirer par le nez… La honte. Je m’excuse platement, il ne me dit qu’il n’y a pas de mal – probablement un autre métier où l’on s’habitue à se faire cracher au visage, mais cette fois littéralement. Comme j’ai été sage, le mono me fait très vite passer les mains dans les poignées qui permettent d’orienter le parachute. On descend la main du côté où l’on veut tourner. On tourne à gauche… Nous obliquons doucement, puis dangereusement. L’angle devient terrifiant : le sol est à l’envers, c’est pas possible, je suis sûr qu’on va finir cul-par-dessus-tête ! Mais le vent s’engouffre dans la voile ; nous tournons, c’est aussi simple que ça. A droite, le même gag. Je ne m’attendais pas à ce que la deuxième chose la plus flippante du saut soit les virages. Pitié, dites-moi qu’il n’y a aucun moyen que la voile se vrille si l’on a la main un peu lourde dans un tournant… Je crois que le parapente ne sera pas pour moi.

Il paraît que cette séquence de descente prend plusieurs minutes… Je me souviens de quelques mots lancés, de grandes inspirations d’extase, mais juste le temps de revenir sur terre dans sa tête avant de regagner le plancher des vaches pour de vrai. Il doit rester à peine 500 mètres ; je reconnais enfin l’aérodrome. Nous sommes maintenant visibles en contrebas : Albane prend une flopée de photos. Je lève les genoux comme demandé : mon binôme nous réceptionne doucement. Je n’ai plus qu’à disposer, à bredouiller un merci-au revoir hagard et à ressentir, sur le seuil du hangar, une violente envie d’y retourner. Je comprends pourquoi tant de gens se défoncent à ça.

Je pense vous avoir décrit la chose comme je le pouvais, de long en large, ou plutôt de haut en bas. Que dire de plus, à part que c’est une escapade fabuleuse, probablement un chouïa chère (environ 200 euros au total) mais inoubliable, accessible à tous les âges et les genres ? Je peux faire le fiérot trompe-la-mort, mais à la vérité, il n’y a rien de plus banal et balisé que ces sauts : depuis des décennies que la pratique existe, on n’a jamais vu un seul accident en tandem. Plus aucune raison de ne pas vous jeter à l’eau, bande de lecteurs : je veux avoir des gens avec qui partager mes impressions ! De mon côté, sur le sujet, Albane mijote, mais vous vous en doutez : elle est à cuisson lente.

Prochain défi pour moi ? Le saut à l’élastique, je suppose… Laissez-moi simplement étudier ces statistiques sur les décollements de rétine et on en reparle.

« Now I am become Dumb, destroyer of Europe. »

Ivan

L’immense majorité d’entre nous n’aura jamais l’occasion de pulvériser des décennies d’histoire humaine en une nuit. Aucun de nous, sûrement, ne connaîtra la sensation glaciale d’une vraie erreur irréparable, d’ampleur civilisationnelle, dont on paiera les conséquences avec intérêts à échéances régulières durant toute sa vie, la prostration devant l’abîme qu’on vient d’ouvrir sous ses pieds ; personne parmi nous, espérons-le, n’affichera ce regard inhabité tel Ivan le Terrible après le meurtre de son propre fils.

Aujourd’hui, claquemuré dans la solitude de son 10 Downing Street, David Cameron est symboliquement dans cette situation. Dans une pièce pleine de gaz, il a craqué une allumette pour voir plus clair. Patrick Devedjian avait utilisé cette métaphore pour illustrer la boulette de la dissolution de l’Assemblée par Chirac en 1997 ; mais que cet évènement semble dérisoire à côté de la déflagration survenue le 24 juin dernier au petit matin ! « Brexit », vous ne lirez ce terme qu’une fois dans cet article : je refuse de colporter ce jingle d’agence de notation, qui croit résumer une destruction réactionnaire dans un décapsulage de soda et dépouille le sens jusqu’à nous faire oublier la réalité et les infinies ramifications de ce qui vient de se produire.

Cette sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, nous l’avons vue pointer son sale nez depuis 2013, sans vraiment la prendre au sérieux. Comment l’aurions-nous pu ? Je me souviens très bien du petit discours vaniteux de Cameron, probablement acculé par ses faux camarades europhobes mais déclarant bien crânement, la joue rose et le menton levé, qu’il était temps de « rendre la parole au Royaume-Uni », car apparemment, trente ans de traitements spéciaux sur le budget commun, sur l’euro, sur l’Espace Schengen ne suffisaient pas. Je m’en souviens car à vrai dire, j’avais enregistré une pastille à ce sujet pour la défunte radio étudiante de Sciences Po. Vous voulez savoir ce qui était le plus triste ? Non, je ne parle pas de la qualité générale du sketch (… cette année de prép’ENA a été très longue), mais de ce qu’on relève dans les répliques ! D’une part, je croyais que Cameron n’organiserait de référendum que s’il n’obtenait pas ce qu’il souhaitait de l’UE, or il a fait les deux ; d’autre part, je pensais qu’il n’aurait jamais l’occasion de lancer ce scrutin puisqu’il se ferait bien sûr écraser par le Labour aux élections générales de 2015… L’Histoire nous surprend toujours en pire.

Depuis plusieurs semaines, les sondages nous avaient avertis : le camp du « leave », mené par les démagogues Nigel Farage et Boris Johnson, avait une longueur d’avance. Les débats télévisés s’égrenaient, les campagnes pro « remain » à droite et à gauche s’intensifiaient, mais rien n’y faisait. Et puis, il n’y a encore que deux semaines, l’innommable se produisait : un cinglé, qu’on peut qualifier de terroriste d’extrême-droite, assassinait sauvagement la jeune députée travailliste Jo Cox, qui s’était engagée pour le maintien du Royaume-Uni dans l’Union. Il avait hurlé « Britain first » d’après plusieurs témoins. Il est sans doute un peu rapide de rejeter la faute sur les agités du « leave » ; on ne peut toutefois pas nier qu’à ce stade, leurs fantasmes d’invasion migratoire avaient profondément hystérisé la société britannique. Après le deuil national, un frémissement se fit sentir dans les intentions de vote avec la remontée du « remain », comme si les citoyens avaient, eux, fait le lien, révulsés par ce que cette campagne réveillait.

Jeudi 23 juin au petit matin, les marchés ronronnent et les bookmakers jouent la sécurité : la Grande-Bretagne ne peut pas sortir, ce serait trop irréel. Demain, tout reviendra à la normale. Ce jour J, je suis en formation dans une petite ville de la banlieue de Francfort. A la fin de la journée, après quelques verres avec mes collègues espagnols, allemands, italiens, grecs, je rentre à ma chambre et m’assoupis à minuit. J’ouvre les yeux : il est trois heures du matin. Trop inquiet pour dormir d’une traite. Je sais qu’il doit déjà y avoir des chiffres, alors je me rue sur le site du Guardian. Aïe : c’est du 50-50. Il n’y a encore que peu de résultats par ville ; j’imagine que seules les urnes les moins garnies, c’est-à-dire celles des communes rurales isolées, donc sociologiquement plus portées sur le « leave », ont été dépouillées, et qu’une tendance va bientôt se dégager pour le « remain » avec les votes londoniens – je n’invente rien en fait, c’est le journal qui me le dit. Les résultats tombant en direct, j’actualise la page : est-ce une avance d’un dixième de pourcent que je perçois pour le remain ? Voilà qui me rassure. Rafraîchissons pour confirmer cette bonne impression, puis rendormons-nous… Ah tiens, non, le leave est repassé devant, purée ! Probablement le résultat de Dudley qui a pesé, ça ne m’étonne pas d’une ville avec un nom pareil. Enfin, ce n’est qu’une avance de 1000 voix à peine. Londres est en gris, et rien ne presse, j’ai bien quelques minutes devant moi… Combien d’actualisations ai-je fait cette nuit-là ? Des centaines sûrement. En réalité, je n’allais jamais me rendormir, et j’allais voir défiler sous mes yeux le funeste bleu de ces myriades de bleds aux noms inconnus, plus saxons qu’anglais, tous leave, leave, leave, leave, leave. Et tiens, Manchester vote remain. Et puis leave, leave, leave, leave. Ce n’est plus 1000 votes d’écart, mais 10 000, 100 000, 500 000. Les premières lumières de l’aube percent les stores. L’affreux petit dessin de Boris Johnson, jusqu’ici bien sage de son côté du graphique, lève soudain le bras et fait le V de la victoire. Je suis sidéré.

Résultats référendum

Que suis-je allé placer mon ego dans cette affaire de politique internationale, moi petit vingtenaire français à la vie douce ? Je ne peux rien y faire, la Terre ne va pas s’arrêter de tourner, c’est immature d’en faire quelque chose de personnel. Mais malgré tout, c’est plus fort que moi, et je sais qu’une bonne partie d’entre vous, lecteurs, avez ressenti quelque chose d’assez proche : un crachat au visage. Chacun de ces scores locaux écrasants du leave, je les ai pris en pleine face, je les ai pris pour moi, dans mon identité d’Européen. 52% du peuple britannique m’annonçait qu’il n’avait plus rien à voir avec moi et mes compatriotes, que malgré 43 années de destinée commune, nous restions de purs étrangers, si fondamentalement différents qu’il valait mieux, tout compte fait, jeter à la poubelle tout ce que nos pays avaient construit ensemble. Evidemment, au fond tout le monde se fout de ma crise affectivo-culturelle de sciencepiste nourri aux Beatles qui a étudié un an à Londres, et c’est bien normal. En revanche, quand je vois qu’une amie hongroise se déclare bouleversée, elle qui a travaillé dur outre-Manche pour y gagner sa vie et a vu « son peuple » de supposés « voleurs d’emplois » être la cible de choix des discours xénophobes du UKIP, je vois bien que quelque chose de très fort vient d’être cassé pour toute notre génération, et qu’il n’y aura sûrement jamais de quoi recoller les morceaux.

N’en déplaise aux docteurs en antimondialisme et autres contempteurs de la « pensée unique » qui exultent sur les décombres de la maison commune, les enquêtes montrent assez clairement que les jeunes Britanniques étaient plus favorables à l’Union européenne que leurs aînés, comme à vrai dire, je le crois, l’ensemble de leurs cogénérationnaires du continent. Au-delà des diversités d’origine sociale, de langue, de culture, chez les jeunes, il semble que l’Europe ait au moins partiellement réussi son pari : nous nous sentons européens, et même parfois – ô sacrilège – plus que portugais, belges ou français. C’est quelque chose qui défrise toujours les partisans de la sortie, notamment en France. En réaction, ces derniers avancent la très forte abstention chez les jeunes, ce qui est tout à fait exact mais qui ne change pas le paradigme sur la portion des votants : les remainers sont toujours majoritaires. Alors, pourquoi les jeunes ne vont pas voter ? C’est une vieille question, sociologique et transnationale, à laquelle on peut trouver tout un tas de réponses, parfois bêtement pratiques, mais une raison revient fréquemment : l’usure de la classe politique européenne et son insuffisante prise en compte des nouveaux enjeux font que les jeunes n’en attendent rien. Problème de fond de la gérontocratie, totalement pertinent, mais pas forcément irrémédiable, à voir le gouvernement Trudeau au Canada. Il n’empêche que lorsqu’on est appelé à voter sur un référendum avec de telles conséquences pour son pays, et surtout pour sa génération, ces frustrations doivent être mises de côté pour au moins une journée. Parce que si voter était inutile, les vieux ne le feraient pas.

Maintenant que les europhobes ont leur joujou avec ce vote historique, ils essaient de le repeindre en « revanche du peuple », des petites gens, bref, en vote de classe. A ce hold-up, l’une des meilleures réponses simples reste encore celle, récente, de Daniel Cohn-Bendit : « Ah bon ? Alors il y a 60% de riches en Ecosse ? ». Je ne suis pas du tout convaincu que beaucoup de Britanniques aient voté leave parce qu’ils trouvaient l’Europe antisociale, pas assez redistributrice ou responsable des délocalisations. C’est un élément qui peut, peut-être, expliquer la relative mollesse de Jeremy Corbyn à soutenir le remain, mais la campagne du leave n’a vraiment pas été axée en ce sens. Les chefs du camp du leave, majoritairement riches, blancs et de droite, ont essentiellement développé l’idée d’une grandeur passée que le Royaume-Uni aurait perdue par la dilution de sa souveraineté dans un grand ensemble régional : en réveillant les réflexes insulaires, il s’agissait en somme de « make Britain great again ».

Un programme qui, bien sûr, n’aurait pas porté sans une bonne dose de xénophobie viscérale. On a dit que les tabloïds ont attendu la dernière seconde pour se prononcer pour le leave, mais ils avaient déjà longuement noyé, plusieurs mois durant, les citoyens britanniques de unes racistes sur les migrants. Les étrangers vont vous voler vos emplois, les étrangers vont vous dépouiller de votre identité, ou plus simplement, les migrants vont vous tuer. À ce stade-là, comment être audible quand on explique que le Royaume-Uni est déjà hors de l’espace de libre circulation des personnes, qu’il a encore récemment obtenu de l’UE d’assécher les prestations sociales pour les travailleurs non européens ou bien que la contribution nette de l’immigration à l’économie nationale est positive ? En-dehors des centres urbains, la presse-poubelle anglaise, en partie propriété du milliardaire octogénaire Rupert Murdoch, a un pouvoir hypnotique que nous ne soupçonnons pas, tirée par millions, disponible partout dans le pays. Impossible d’échapper à ces kilomètres de colonnes grasses que les kiosques dégueulent dans la rue.

Mais au-delà de la traditionnelle peur du basané, les chefs d’orchestre du leave ont bien sûr donné une sorte de vernis économico-financier à leur argumentaire, dénonçant « la paperasserie européenne » et l’insuffisant retour sur investissement des Britanniques dans leur participation à l’Union, malgré les ristournes thatchériennes. Mais la réalité aujourd’hui est par exemple que l’agriculture nationale, déjà résiduelle, va voir s’envoler les milliards de la Politique Agricole Commune sans aucune garantie de compensation du gouvernement conservateur. Et si les valeurs boursières se stabilisent en ce moment, Londres est tout de même en passe de perdre son accès au marché commun européen, qui était sans conteste l’une des raisons de son rôle central dans l’économie mondiale. Les chambres de compensation, plateformes névralgiques du système financier actuellement sises à la City, n’attendront pas un hypothétique « accord à la norvégienne » à une échéance indéterminée, que les Européens n’ont nullement envie de concéder, pour déménager leurs billions d’euros de transactions sur le continent.

LCH

Il existe une « paperasserie européenne » dans le sens où pour administrer l’union économique et politique étroite d’une trentaine de pays aux langues différentes, on n’a pas encore trouvé d’algorithme magique qui éviterait d’avoir à formaliser par écrit les règles du jeu communes. L’idée d’un « marché unique » qui se résume à un accord de deux pages est une vue de l’esprit. Un véritable marché unique implique toujours une forme d’harmonisation, donc la chasse aux inégalités de traitement, la traque du diable dans les détails. En fin de compte, on s’aperçoit qu’on a plus à partager qu’un marché. C’est bien les « solidarités de fait » qu’avaient à l’esprit les fondateurs de l’Union européenne : créer le rapprochement économique pour converger culturellement et politiquement. Autant de petits tendons qui avaient, bon gré mal gré, rattaché la Grande-Bretagne à l’Europe et dont chaque rupture sera douloureuse. Au point que la future relève du gouvernement britannique n’a aucune idée de l’ampleur du travail de démantèlement. Quant au pyromane Johnson, on sait à quoi s’en tenir : il vient de fuir ses responsabilités.

Bien sûr que nous n’avons pas l’Europe dont nous rêvons, mais sommes-nous toujours au clair sur ce que nous souhaitons ? En fonction du dossier, nous pestons alternativement contre l’Europe supranationale ou intergouvernementale. Quand un herbicide douteux se retrouve reconduit pour deux ans dans l’Union, est-ce la faute des Etats européens qui ne se sont pas entendus ou de la Commission qui prolonge l’autorisation en l’absence d’accord et d’étude d’impact ? Ma conviction, en tant qu’europhile, est que la logique des négociations entre pays au Conseil, qui au final concentre l’essentiel des pouvoirs, est responsable d’un bon nombre de dysfonctionnements. Mais pourtant, en retour, sommes-nous prêts, aujourd’hui, à assumer une démocratie européenne, à réduire les prérogatives de nos gouvernements et parlements nationaux sur le travail, les prestations sociales, la fiscalité, pour exercer directement notre souveraineté populaire via nos eurodéputés ? Non, ou du moins pas la majorité d’entre nous.

Alors, parce que l’Europe est une nécessité pour exister mais que nous ne sommes que 40% à voter aux élections européennes, nos ministres continuent à négocier entre eux. Et de ce fait, nous n’atteignons pas souvent l’intérêt général européen. Nous n’avons pas d’accord sur une solution de répartition humaine et équitable des réfugiés, pas d’accord sur la restructuration des dettes publiques. Il reste à savoir si nous trouverions plus facilement de tels accords si les conflits Italie / Allemagne étaient remplacés par des conflits Parti Socialiste Européen / Parti Populaire Européen. Peut-on construire un État-providence européen avec une majorité européenne de droite ? Via ma petite expérience du processus législatif de l’UE, j’ai des exemples de textes bloqués au Parlement tout comme au Conseil européen…

Je n’aime pas le terme de « populisme », parce que ses tenants le prennent comme un compliment : il y a « peuple » dedans. Je lui préfère le terme de « démagogie », qui montre clairement que leur démarche n’est pas de sublimer la démocratie, mais de la pirater. La démocratie, c’est donner toute souveraineté au peuple d’une nation. La démagogie, c’est faire croire au peuple d’une nation qu’il est démiurge. Dire au peuple ce qu’il veut entendre, lorsqu’on sait ne pas pouvoir le tenir, c’est de la démagogie ; et lorsqu’on fait croire que sa nation est toute-puissante et peut transformer le monde à sa guise contre la volonté des deux cents autres, on obtient du nationalisme, donc on obtient la guerre.  En démocratie avec la minorité comme en diplomatie avec les autres pays, la négociation est essentielle parce qu’elle calme le conflit. Beaucoup s’imaginent que la paix règne en UE grâce aux armes nucléaires des uns et à une vague « fin de l’Histoire », comme si tout le monde avait inexplicablement « mûri » après la guerre. Mais à quoi tient cette paix si tout ce que nous avons construit se délite en l’espace de quelques années ? L’Europe s’est aussi pacifiée parce qu’elle a institutionnalisé la négociation, systématisé l’échange, forgé une identité commune. Mais nous ne réalisons pas à quel point tout cela est précaire.

Ce n’est pas abandonner toute forme de lutte des classes et de volonté de redistribution des richesses que de reconnaître qu’au-delà du « système » international accusé de servir uniquement les riches, il y a aussi une sorte de « vivre-ensemble international », qui implique un minimum de dialogue et de compromis entre peuples, entre pays. Et si l’on s’en donne la peine, la coopération internationale peut servir des objectifs différents de la quête du profit à court-terme. Le besoin de limer ses intérêts comme sa cervelle à celle des autres nations, ce n’est pas inévitablement l’infâme agenda économique des ultralibéraux, du groupe Bilderberg ou des reptiliens : c’est simplement la réalité des rapports humains en société depuis la nuit des temps. Autrement dit, chers souverainistes, « populistes », nationalistes, parce que nous sommes tous des humains, il existe une société humaine internationale, que vous le veuillez ou non. A partir du moment où elle existe, nous avons toujours plus à gagner à y prendre part, avec nos idées et nos positions, qu’à nous mettre en boule et la laisser nous brinquebaler en ruminant des rêves de vengeance. Alors messieurs dames, désolé, mais vous ne nous ferez pas avoir honte d’aimer l’Europe et même les principes de l’Union européenne. On ne peut pas avaler votre merde.

Farage

Revenons au Royaume-Uni : il n’y a pas d’issue heureuse à cette histoire. Le flou demeure sur le moment où le successeur de Cameron enclenchera le fameux article 50 du divorce, mais il aura lieu, il faut le souhaiter, et vite. Le vote démocratique, sans ambiguïté, ne sera pas rejoué : il est indispensable de le respecter. Quelques éditorialistes considèrent qu’il faudrait exiger une majorité de plus de 60%, reformuler la question, organiser plusieurs tours… Ces réflexions auraient été recevables avant le scrutin, elles sont contreproductives après. Nous qui aimons l’Europe, nous pouvons détester la décision du 23 juin, mais ne laissons surtout pas imaginer que nous détestons la démocratie. Les vautours n’attendent que ça – et ils auraient raison d’en profiter.

Alors pour chasser les vautours, il va falloir se remettre au travail et s’acharner à faire de notre mieux à 27, construire, reconstruire, expliquer, participer, débattre, échouer souvent, réussir parfois. Il ne faut plus les laisser parler à notre place. Nous pouvons clarifier notre Union, accueillir une Ecosse indépendante, pourquoi pas sortir du pétrole enfin ? L’Europe et le peuple ne sont pas irréconciliables. Dans un récent article publié sur son blog du Monde, Thomas Piketty donne du baume au cœur et des idées intéressantes pour insuffler de la légitimité populaire dans l’UE. Une parmi d’autres : établir des listes transnationales aux élections européennes.

C’est parce que nous sommes près du gouffre que je ressens, plus que jamais, une fierté dans les petits riens de l’UE : passer la frontière avec des postes de douane vides, ou parfois rien du tout, un simple pont à Strasbourg… Admirer les motifs qu’ont choisis la Finlande et la Lituanie sur leurs pièces en euros, qui atterrissent depuis la Mer Baltique dans les mains du boulanger parisien… En fait, sur ce dernier point, depuis une semaine, je n’arrive pas à chasser de ma tête un doux délire de politique-fiction : des retrouvailles avec l’Angleterre dans plusieurs décennies. Si un jour, ils ré-adhéraient, ils devraient accepter sans condition l’acquis communautaire de la monnaie unique, et l’on finirait par retrouver le profil de Sa Majesté dans nos portefeuilles…

Oh c’est bon, j’ai commencé sur un cauchemar, laissez-moi bien finir sur un rêve.

Uncharted 4 : A Thief’s End – Nate Plus Ultra

Uncharted 4

Les temps, ils ont – euh – changé. Resucée de Dylan d’une banalité assommante mais d’une réalité frappante à tous les points de vue, même lorsqu’au vent mauvais, on cherche à retourner à ses amours d’enfance. Illustration par l’exemple : le jeu vidéo, mon premier émoi de jeunesse – on ne se refait pas. Il fut un temps où toutes les décennies, on achetait une nouvelle machine à rêves hors de prix, qui garantissait des milliers d’heures de plaisir plug-and-play : une manette, un jeu, une télé, une paire de fesses, un canapé. Multipliez les fesses et les manettes (comprenez : invitez vos amis) pour multiplier le plaisir. Face au gaming sur PC, qui a toujours été aristocratique, les consoles étaient la plate-forme du plaisir vidéoludique pur et simple ouvert à toutes et tous, magiques boîtes noires où l’on insérait une cartouche ou un disque et il n’y avait qu’à jouer. Le dévoilement de la pyramide de PS2 aux Champs-Élysées le 24 novembre 2000 symbolise à la fois l’apogée et le début de la fin de cette ère, mouvement de foule hallucinant et un peu désespérant où les gens s’étaient marchés dessus pour saisir leur exemplaire du monolithe noir sur lequel SSX allait de toute manière rester le seul jeu présentable pendant plusieurs semaines.

Aujourd’hui, les consoles ont muté. Elles ont subi l’ubérisation, avec l’essor des jeux sur smartphone, cocaïne multicolore qui a absorbé le marché des joueurs très occasionnels du métro et ringardisé les consoles portables. Même le triomphe de la Wii en 2006, qui avait fait tenir des wiimotes aux mémés, semble déjà appartenir à un autre siècle. Ironie de l’histoire, les consoles sont donc redevenues, dans une certaine mesure, l’affaire d’initiés, le fameux « cœur de cible ». Un consommateur-cible qui fragge, qui joue seul ou presque, qui n’est pas vraiment là pour rigoler. Encore très souvent un homme, malheureusement. Il se sent frustré s’il ne peut pas customiser son expérience, avoir son avatar, circuler librement dans un vaste espace virtuel. Alors on lui propose du contenu téléchargeable, payant bien sûr : des skins, des maps, parfois même des morceaux entiers du jeu qui n’auraient jamais dû être livrés séparément. Le pauvre multijoueur n’est quasiment plus qu’en ligne, moyennant finance, un aspartame de convivialité humaine via casque et micro où l’on entend bien plus d’insultes que de rires. Vous vous doutez que je ne suis pas très fan de ce changement.

Malgré tout cela, j’ai avidement attendu Uncharted 4 : A Thief’s End, le dernier jeu du développeur américain Naughty Dog. Je l’ai autant désiré que tous les propriétaires de PS4 depuis deux ans, voire plus vu ma fidélité aux Dogs, dont j’achète tous les jeux depuis Crash Bandicoot 2 (20 ans !). J’ai souffert à chaque annonce de recul de la date de sortie. J’ai suivi attentivement les bandes-annonces, les avant-premières, les infos en tout genre. Quand j’ai appris qu’il sortait enfin le 10 mai, j’ai pesté comme un gamin contre mes impératifs professionnels de grande personne qui m’empêchaient de l’acheter le jour même. J’ai essayé de voir si des magasins ne le vendaient pas déjà la veille, mais bien sûr que non, benêt. Le 11, de retour de l’étranger, j’ai foncé vers les magasins de ma gare parisienne pour voir leurs rideaux de fer se fermer devant moi à 19H50 (parce que c’est bien connu, 10 minutes avant l’heure, c’est l’heure). Je me suis résigné à aller ne l’acheter que le 12, sur une pause de midi, en exhumant ma carte Micromania de 2002. Pourquoi ne l’ai-je pas réservé avant, ou commandé sur Internet, me direz-vous ? Et bien, je suis juste un vieux fossile nostalgique du temps où l’on n’achetait les jeux que de cette manière. Mais là aussi, tout a encore bien changé : voyez l’échange déroutant que j’ai eu avec le vendeur. N.B. : pour faciliter la compréhension, les pensées à caractère commercial du détaillant sont retranscrites en vert kaki.

  • Je vais vous prendre ça !
  • Scanning du visage : air relativement jeune et moyennement geek. Opportunité de proposer directement l’achat d’un 2ème jeu : raisonnable. Alors comme vous voyez, c’est le 4, c’est bien d’avoir joué aux 3 autres avant, je sais pas si vous connaiss…
  • Ah oui, je connais très bien, j’adore ! Je suis un grand fidèle de Naughty Dog depuis Crash Bandi…
  • IL VA RACONTER SA VIE PENDANT PLUSIEURS MINUTES QUI NE NOUS RAPPORTERONT PAS UN ROND ! ABORT ! ABORT ! CHANGEMENT DE SUJET ! Ah bon d’accord, d’accord, euh… Reprise de l’objectif 2ème jeu. Initiation de l’offre promotionnelle. Alors sinon, on vous fait une remise si vous achetez un deuxième jeu immédiatement en choisissant dans une liste…
  • Ah oui ? Il y a quoi comme jeux ?
  • Oui, par exemple, il y a Jeu totalement inintéressant X, Jeu dont vous n’avez jamais entendu parler Y, Jeu de tir Z…
  • Non, ben je crois que je vais juste prendre Uncharted 4 là.
  • Échec. Très bien, parfait monsieur.
  • Je vous passe ma carte Micromania, si elle n’est pas périmée, haha !
  • Non, aucun problème…Tentative de vente du contenu téléchargeable sur place. Alors, si vous aimez bien cette saga, avec le Season Pass™ , vous avez accès à des armes spéciales, des niveaux secrets et même une nouvelle mini-aventure qui sera publiée dans quelques mois…
  • Le Season Pass, c’est du contenu téléchargeable ?
  • Oui.
  • Ah, ben de toute façon, si je le veux, je peux le payer depuis chez moi directement sur ma PS4 non ?
  • Mise en route de l’argumentaire technique. Certes oui, mais laissez-moi vous expliquer en détail l’insignifiant avantage que vous aurez à l’acheter directement ici dans notre magasin !
  • Non, ben, je crois que je n’en ai pas envie pour l’instant. Je vais vous payer par carte.
  • Très bien, monsieur. Total prévu des recettes : 69,99 euros ! L’objectif d’entreprise de plus de 70 euros par client doit être atteint coûte que coûte ! Activation de la solution de dernière chance !
  • Alors aussi, je peux vous faire quelque chose avec le jeu, pour 3 euros de plus… Prendre un air mystérieux pour susciter la curiosité. … Je vous le rends indestructible.

Là, il m’avait désarçonné. J’imaginais qu’il allait me sortir une sorte de boîtier collector en métal forgé, sur lequel on verrait le titre en lettres d’argent au milieu d’enluminures anciennes, un splendide objet en lui-même qui aurait directement sa place d’honneur sur le meuble de mon salon. J’étais ferré, et je ne parle pas du mec qui chante C’est Extra.

  • Indestructible ? Qu’est-ce que c’est ?
  • Ben, en fait, le Blu-Ray est garanti un an.
  • Ah, c’est juste ça ?
  • Quoi qu’il arrive, quoi que vous fassiez, vous pouvez le ramener détérioré et on vous le change sans problème.
  • Oh, ben en général, je prends soin de mes jeux, c’est pas mon genre de les casser ou de les rayer…
  • La peur ! Susciter la peur ! Ah oui, mais vous savez, c’est un jeu très technique, il fait chauffer la console, son processeur et sa tête de lecture, donc si jamais il se passe quoi que ce soit, vous êtes couvert sur le disque…

J’eus un flash, me visualisant deux jours plus tard en train d’extirper à la fourchette un amalgame de plastique fondu de ma pléstécheune, pleurant de rage en me maudissant moi-même de ne pas avoir écouté les sages paroles du vendeur. Mais je me rappelai soudain que ce type d’argument de vente n’existait pas du tout il y a quelques années : on payait le prix, point barre, et si par grand malheur il y avait une tuile, on revenait au magasin s’expliquer entre gens raisonnables. Et surtout, je me révoltai silencieusement contre le fait même qu’on puisse aujourd’hui accepter et internaliser financièrement le fait que les composants hardware des consoles soient foireux. Alors je bredouillai un non, réglai l’achat et disposai rapidement, inquiet à l’idée que le vendeur ne trouvât sur le pas de la porte un 5ème moyen implacable de me faire dépenser plus. Et voilà où j’en suis, encore 349 jours d’angoisse pour regretter mon choix.

Mais assez parlé de moi, parlons du jeu avant qu'il ne fonde.

Mais assez parlé de moi, je sens comme un léger flottement dans l’assistance.

Si vous ne connaissez pas Uncharted, c’est une série qui met en scène Nathan Drake, aventurier sympathique et bien coiffé dont la spécialité est de chasser les trésors légendaires, et pourtant sans jamais réussir à se faire assez de fric. À vrai dire, il est rentré quasi-bredouille de toutes ses escapades, si l’on excepte bien sûr qu’il y a rencontré son adorable épouse Elena Fisher, journaliste de son état. Nous trouvons le couple au début de l’histoire dans leur quotidien assez plan-plan. D’un commun accord, ils ont décidé d’arrêter ce curieux hobby de courir les quatre coins du monde au péril d’une mort jeune et violente. Drake travaille donc pour une entreprise de récup’ qui remonte diverses épaves des fonds marins pour en revendre les chargements, tandis qu’Elena pianote ses articles. Mais un beau jour, l’aventure revient frapper à la porte de Nathan, en la personne de son frère Sam, laissé pour mort il y a 15 ans, de retour pour taper ses bières et la causette. Sam Drake sort fraîchement d’une prison panaméenne ; en fait, c’est son compagnon de cellule, un baron de la drogue, ersatz de Pablo Escobar, qui a organisé une gigantesque évasion. Enfin dehors, Hector Alcazar – c’est son nom –  a aussitôt rattrapé Sam par le col pour lui adresser un ultimatum : il a trois mois pour dénicher le fameux trésor dont il lui a rebattu les oreilles en cabane pendant des années, celui du pirate du XVIIème siècle Henry Avery, d’une valeur de près de 400 millions de dollars. Et pas un mot aux flics, sinon couic. Comme il faut bien aider le frérot, Nate accepte bon gré mal gré, et les voici partis. Évidemment, on se doute que d’autres crapules vont être sur le coup : un certain Rafe, avorton richissime et gominé, ainsi que Nadine Ross, redoutable militaire sud-africaine… Et ils ne seront pas du genre à partager les gains.

C’est toujours un peu le même constat avec les Uncharted, quand on les raconte aux sceptiques : ils vous répondent : « Ah ? C’est tout ? Une chasse au trésor ? En quoi ça diffère d’Indiana Jones et de Tomb Raider ? ». C’est sûr que pour la révolution culturelle, il ne faut pas trop compter sur Naughty Dog, notamment en matière de gameplay. Crash Bandicoot était un Sonic en 3D, Crash Team Racing un Mario Kart, Jak and Daxter un Banjo-Kazooie, Jak II un GTA pour préados. Mais là où le développeur étatsunien n’a pas la prétention de réinventer l’eau chaude, il réussit presque à chaque fois l’exercice de style parfait, dans un genre défini où le génie des équipes se sublime de mille autres manières. Alors évacuons le sujet : s’il faut le rappeler, Uncharted 4 est un jeu scripté : il y a généralement un seul chemin à suivre du début à la fin, une seule intrigue sans alternatives scénaristiques, pas de vraie possibilité de personnalisation. Tous les joueurs n’ont droit qu’à la même expérience.

Mais. Quelle. Expérience ! D’abord, il y a cette qualité graphique insoupçonnable, toujours la marque de fabrique de la boîte, mais qui ne laisse jamais de nous ébahir. Je me souviens de mes premières parties de l’épisode original sur PS3, dans cette jungle indonésienne qui respirait la chlorophylle – avec une irrépressible envie d’aller aussi vadrouiller dans la nature, la vraie, une fois la console éteinte. Aujourd’hui, les frontières sont pulvérisées et Uncharted est devenu une fantastique agence de voyages. Que l’Ecosse est belle avec ses nuages de brume coincés aux sommets de falaises vertigineuses, oh tiens mon amour, on devrait partir là en Italie, et regarde ça, les archipels au large de Madagascar sont le paradis sur Terre ! Pas une clairière, pas une texture, pas même un caillou ne donne l’impression d’avoir été bâclé. On traverse l’histoire avec l’impression que chacun de ses pas vaut un million de billets verts. Volcans desséchés, villages perdus, lagons turquoise, c’est une débauche de merveilles. Toutes les vingt minutes, c’est un nouveau plan qui tue, une toute autre profondeur de champ, encore un régal pour les yeux… Tout simplement un jeu d’une beauté titanesque. Et je n’abuse d’aucun de ces adjectifs : la simple esthétique de ce soft est déjà quelque chose d’incontournable. Juste… Même si vous n’êtes pas joueur. Jetez un œil : je vous garantis que vous n’avez jamais vu ça.

Finalement, ce stupide bouton Share sert à quelque chose.

Finalement, ce stupide bouton Share sert à quelque chose.

Mais bon, quid de l’action ? Après trois épisodes, on jurerait qu’on ne peut plus être impressionné, si ? Le générique de début, qui déboule au moment narratif parfait, place d’ailleurs la barre très haut en faisant défiler les meilleurs moments des volets précédents. Jusqu’ici, on a remonté un train à vive allure dont les wagons explosaient un à un, on s’est frité dans un immeuble qui s’effondrait, on a même survécu à un crash d’avion en se hissant de caisse en caisse dans le vide. Et malgré cela, cet ultime opus offre encore des expériences inédites, qui parviennent à susciter au moins autant de sensations en une vingtaine de chapitres que toutes les moutures PS3 réunies : j’évoquerais cette course-poursuite à moto avec un tank à ses trousses dans un dédale de rues surpeuplées, la remontée fantastique d’un immense mécanisme d’horloge en mouvement ou cette fuite sous-marine désespérée suite au naufrage d’un vieux rafiot. Je suis tellement tenté de vous spoiler le plus surprenant que les doigts m’en brûlent. Mais je tiendrai.

On a maintenant atteint un dosage presque parfait entre les phases de plate-forme, d’énigmes (jamais très retorses) et de fusillades. Les acrobaties n’ont jamais été aussi fluides, inventives et gratifiantes. Rien de tel qu’un peu de grimpette à base de grappins, de pitons et du classique promontoire facétieux qui s’effondre pour se détendre du dernier gunfight qui nous a laissés sur les dents. A ce titre, j’ai clairement noté que les phases de tir sont devenues plus exigeantes : la visée est sensible, la cadence de tir plus réaliste, et maintenant, c’est comme si chaque arme à feu « pesait » dans la manette. Sur un pur plan scénique, il n’y a pas deux situations qui se ressemblent : on flingue dans les airs, en bateau, et même en prenant l’ascenseur : c’est Die Hard sous les tropiques. Niveau intelligence artificielle, nos ennemis de mercenaires n’ont pas la médaille Fields, mais au fond, il faut bien compenser un peu, vu tout ce qui nous tombe sur la tronche. Ils sont partout, ils sont précis, ils sont acharnés, ils sont coordonnés, et, plus subtilement… Ils sont juste assez trouillards pour poser pas mal de problèmes. Autrefois, on campait derrière un rocher avec un fusil à lunette, en trouvant l’angle parfait pour nettoyer la zone sbire après sbire, chacun étant bien souvent assez bête pour venir se poster dans notre viseur au bout d’un moment. Mais maintenant, pas folle la guêpe : si vous ne sortez pas de votre cachette, on ne viendra pas vous chercher. Donc c’est l’infiltration ou la guerre : vous entendrez clairement la différence par les changements d’ambiance sonore, au demeurant un peu moins inspirée qu’avant  – non, vous ne vous trompez pas, ce gimmick ressemble à s’y méprendre à un thème de Ratchet et Clank… De manière assez cohérente, puisque le système vous force à vous exposer, il vous donne un peu plus de moyens de vous faire oublier, en vous incitant à courir vous planquer à l’autre coin du tableau dès que vous êtes repéré – ça vous fera toujours voir du (beau) pays. Et ce n’est pas parce que vous pouvez recouvrer la santé (« retrouver des couleurs ») en quelques secondes qu’il n’y a pas de challenge : osez vous trouver debout face à ne serait-ce que deux soldats et vous êtes mort. Pour la discrétion, on regrettera peut-être de ne pas pouvoir traverser tous les niveaux comme un parfait ninja, mais la mitraille n’a rien perdu de son caractère jubilatoire, et l’on prend son pied du petit pistolet à silex jusqu’à l’impitoyable mini-gun ostentatoirement dénommé DShK. Toujours un plaisir de sortir son DSK de poche.

"C'est plus dur, pour les Grecs."

« C’est plus dur, pour les Grecs. »

Bien que nous n’ayons absolument pas affaire à un monde ouvert, les concepteurs ont consenti à agrandir les environnements pour ajouter un peu d’exploration tout à fait bienvenue. Vous serez notamment amené à crapahuter en 4×4 de location dans un grand canyon rocailleux, où les trésors cachés hors des sentiers battus seront autant de prétextes à des étapes pour faire durer le plaisir. Comme à pied, on apprécie toujours les nouvelles mécaniques de gameplay par petites touches, tel ce treuil dont Nate ne cesse de vanter les mérites auprès de ses coéquipiers. Bien sûr, en général, il n’y a toujours qu’une seule destination et l’ensemble n’est pas vraiment conçu pour vous perdre : traînez un peu et l’on vous donnera un indice pour avancer. Mais de toute manière, lorsqu’on joue à Uncharted, on est tellement drogué par le story-board hollywoodien que toute stagnation un peu prolongée semble douloureuse. Ce n’est pas pour autant qu’on s’enfonce dans le jeu comme dans une motte de beurre : les joueurs débattront sur le meilleur niveau de difficulté, mais en tout état de cause, on peut toujours trouver son compromis personnel entre la balade de santé et le calvaire hardcore. A titre de statistique, rien que le mode « intermédiaire » m’a amené à mourir plus de 90 fois… Je ne sais pas si je me ferai de vieux os en mode multijoueur, si je consens à payer l’abonnement un jour.

Voilà pour les mécaniques et la prise en main. Débranchons maintenant notre cerveau gauche pour nous concentrer sur ce qui fait la moelle, le miel de ce dernier tome : l’ambiance et les personnages. Là aussi, les frontières ont été repoussées, et les antagonistes, par exemple, n’ont jamais eu autant d’épaisseur. Le méchant, Rafe, déjà richissime, ne se met en quête du trésor d’Avery que pour se prouver qu’il est bon à quelque chose. Et malgré son physique tout à fait banal de petit Versaillais arrogant, il crève un peu plus l’écran à chaque apparition.  En revanche, les inquiétudes renouvelées de Nadine pour ses soldats, progressivement décimés par nos bourrins de héros, montrent qu’elle est avant tout une cheffe d’entreprise qui veut rentrer chez elle avec un minimum d’honneur. Voilà qui change du brutasse Lazarevic d’Among Thieves dont le seul trait vraiment caractéristique était sa voix de Jean-Marie Le Pen.

Pour faire référence au fil rouge de ce blog, à savoir ce sentiment de déphasage avec la « vraie vie » à la suite d’une œuvre suffisamment épique, que j’ai ressenti une nouvelle fois ici, le paradigme a changé au long de la saga. Là où les premiers Uncharted nous abreuvaient de spectaculaire, le dernier-né découvre enfin une certaine forme de dramaturgie. A ce qu’il paraît, nous le devons au retour du directeur de la création Neil Druckmann, qui a débuté dans l’équipe à l’âge de 26 ans sur la saga Jak et est surtout connu aujourd’hui comme le maître d’œuvre du brillantissime The Last Of Us, qui n’avait laissé personne indemne à sa sortie en 2013. Pour cette seule fois à ce jour où Naughty Dog est revenu à une franchise précédente après en avoir commencé une nouvelle, le résultat est très intéressant. Uncharted a toujours été un festival de pétarades et de cascades invraisemblables avec un fort arôme de série B, une grande rigolade collective. Mais une fois qu’on a écrit une histoire aussi sombre et grave que celle de nos chers Ellie et Joel, en tant que créateur, on acquiert une nouvelle perspective sur les choses. Le résultat, c’est qu’avec un peu d’effort et de talent, on arrive parfaitement à intégrer dans le cœur des joueurs un personnage totalement parachuté comme Sam, ce grand frère renégat d’une distinction cradingue et quelque peu démodée dont on dévoile petit à petit le long passé commun avec Nate. Plus saisissant encore, la transfiguration totale d’Elena, qui passe d’un rôle très secondaire à celui d’une femme complexe, entière, courageuse mais responsable, idéaliste mais pragmatique, fière mais indulgente. La recette exacte, je ne la connais pas, mais avec une direction experte des acteurs humains intégrés en performance capture, des expressions faciales parfaitement retranscrites, un doublage français une nouvelle fois irréprochable et une dose correcte de conflit, en quelques scènes, on fait d’Elena et Nathan un couple crédible et moderne, touchant sans jamais être niais, confronté aux mêmes problèmes que tous les amoureux du monde : l’appel de la maturité, l’équilibre fragile entre romance et routine, la question de la confiance et du secret. On oublie leurs polygones et on ne retient que leur humanité. Que de chemin parcouru !

Enfin, juste pour se rappeler que je parle pas d'un film français non plus, voilà un tank en flammes.

Enfin, juste pour se rappeler que je parle pas d’un film français non plus, voilà un tank en flammes.

Enfin dans tout cela, le joueur aussi doit grandir, et même le plus grand des fans doit savoir que c’est la der des ders. A cet égard, A Thief’s End a tout fait pour être la conclusion parfaite. Plusieurs heures de cinématiques passionnantes, qu’on a d’ailleurs du mal à distinguer du temps jouable vu que le moteur et le rendu sont strictement les mêmes ; des centaines et des centaines d’enregistrements pour autant de conversations différentes lors des longues échappées sauvages au volant de la jeep. Si le vieux Sully a une anecdote à vous raconter ou une vanne à balancer à Sam, il l’interrompra poliment à chaque fois que vous descendrez de la voiture, pour la reprendre plus tard : « Qu’est-ce que je disais déjà ? », mais là comme ailleurs, vous aurez le fin mot de l’histoire. Les auteurs se sont bien chargés par les flashbacks et flash-forwards nécessaires de relier tous les éléments du canon qu’ils avaient nonchalamment semés au cours de Drake’s Deception. C’est la fermeture d’un grand parc d’attractions : on est toujours là pour se marrer, mais la nostalgie se fait de plus en plus poignante. Lors des derniers chapitres, l’action et l’émotion deviennent intenses et chaque tableau devient un nouvel adieu aux armes, et les développeurs au cœur serré repoussent toujours un peu plus l’inévitable. Au final, ce sont 18 heures d’une campagne solo extrêmement roborative, avec un dénouement que pour ma part j’ai trouvé somptueux ; je l’ai joué la boule au ventre et admiré le sourire aux lèvres.

S’il faut faire la comptabilité de nos émotions, je ne pense pas qu’Uncharted 4 ait tout à fait eu sur moi l’impact exceptionnel de The Last Of Us, humour oblige, mais on n’est franchement pas loin. Avais-je l’air d’un con, je m’en fous, mais irrépressiblement, j’ai applaudi seul devant ma télé aux premiers mots du générique de fin. En substance, je voulais dire à ces centaines de petits noms : chère équipe de Naughty Dog, cela fait près de vingt ans que j’ai passé en accumulé des centaines, peut-être des milliers d’heures sur vos jeux et je n’en regrette pas une minute. Je ne sais pas si le jeu vidéo a enfin gagné ses galons d’art, mais vous, vous en êtes des virtuoses, ce que Pixar est au film d’animation : vous y mettez tout ce que vous avez, vous vous dépassez à chaque fois et vous tapez dans le mille à tous les coups. Alors concluez vos franchises, passez à autre chose, suivez vos ambitions, mais surtout n’arrêtez jamais ce que vous faites. Tant que vous serez là, vous me tiendrez par la manette.

En attendant, si vous me cherchez, je suis parti essayer de trouver cet endroit en vrai.

En attendant, si vous me cherchez, je suis parti essayer de trouver cet endroit en vrai.

Bittersweet Home Alabama

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Procrastination

Maggie aime planifier. On lui décernerait sans hésitation le titre de Reine de l’Organisation, quoique peu glamour pour celle qui, dans sa jeunesse, a reçu celui de Miss Alabama. Moins de paillettes, moins de projecteurs et de robes du soir, mais plus pratique. Si elle ne les a pas inventées, c’est la championne des ‘to-do lists’ ! Mais voilà, elle a beau avoir listé seize raisons de mettre fin à ses jours sur l’une d’entre elles, elle va tout de même devoir faire preuve d’adaptation. Un début doux-amer pour ce roman gai et triste à la fois.

Qui aurait cru, en tout cas, sûrement pas Maggie elle-même, que des danseurs turcs lui barreraient la route, pourtant si bien tracée et repérée par ses soins ? Les jours défilent, les dates butoirs approchent faisant de ce roman une course contre-la-montre. La subtilité, cependant, réside dans le rapport qu’entretient Maggie – et le lecteur avec elle – vis-à-vis du temps. A la fois on ne souhaite pas que son projet aboutisse trop tôt, on apprécie cette femme mûre, son caractère, ses amies et les flashbacks sur sa vie ; mais on a hâte d’arriver au moment fatidique pour voir si elle va aller au bout ou si un autre événement, encore plus improbable, repoussera ce moment.

Alors  qu’elle s’y prépare à nouveau et se met à rédiger une énième lettre d’adieu, sa perfection s’est déjà carapatée. Maggie l’Organisatrice commence à lâcher du lest :

« Quitte à écrire une lettre, il fallait l’écrire à la main. Taper ce genre ce message sur un ordinateur aurait quelque chose d’impersonnel et d’assez mauvais goût. Tous ces vieux feutres noirs étant desséchés, Maggie était réduite à utiliser le seul -rouge celui-là- qui fonctionnait encore. Elle l’examina en soupirant. Quelle étrange existence! Jamais, au grand jamais, elle n’aurait pensé écrire un message aussi important sur son antique papier bleu clair avec cette pointe épaisse, presque un marqueur, au trait émaillé de paillettes argentées! Le feutre portait en outre l’inscription: « Ed’s Crab Shack, le meilleur crabe farci de la ville ». »

Amitiés d’Alabama

Si tout bascule lorsqu’à 60 ans, Maggie reçoit un coup de fil de son amie Brenda, ce n’est pas un hasard : les vies de ces femmes sont intriquées. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ces femmes sont hautes en couleur ! Fannie Flagg manie très bien la personnification des femmes qu’elle nous fait rencontrer, et alors que l’on commence à bien se rappeler de chacune, de leur métier, de leur tempérament, de leur situation, on s’étonne d’apprendre une information qui nous surprend et nous fait redessiner les héroïnes que l’on s’était figurées.

Hazel, joie de vivre incarnée et fondatrice de l’agence immobilière Red Mountain Realty du haut de son 1,02 m. Brenda, son aspiration à devenir première femme afro-américaine maire de Birmingham en Alabama et sa sœur constamment sur son dos pour surveiller sa boulimie. Ethel, l’actuelle patronne de 88 ans, ses cheveux violet et ses manières un peu vieux-jeu.

‘Maggie’ Higgins Clark

Ce qui semble commencer comme Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire de Jonas Jonasson, bifurque progressivement sur le terrain de l’enquête. Le derniers tiers du roman s’accélère car Maggie et Brenda font une découverte plus qu’inattendue dans l’une des demeures dont elles ont la charge. Maggie pensait boucler magistralement sa carrière dans l’immobilier en vendant comme dernier bien le beau manoir Tudor qu’elle admirait déjà étant petite, mais elle était loin de se douter que le passé de la famille à laquelle il appartenait allait resurgir et l’embarquer dans une énigme digne d’un roman policier.

Entre deux préparatifs pour son grand départ, c’est à la bibliothèque locale ou sur Internet dans les archives de la presse écrite que l’on retrouve Maggie, déterminée à faire éclater la vérité. Avec l’aide ou plutôt les complications apportées par la fidèle Brenda. Nous voilà plongés dans une ville minière d’Écosse, ou encore sur un bateau en  plein Atlantique. C’est tendu, parfois cocasse et cela a pour effet de faire revivre Maggie tout en donnant un petit coup d’accélérateur au roman. Tout cela pour finir en beauté, puisqu’après tout, c’est ce que l’on attend d’un roman ‘feel-good’. Alors prenez donc une tasse de thé, installez-vous confortablement et commencez la lecture…

LE GOLDMARATHON – Jean-Jacques Goldman (1er album)

WTF Goldman

Je ne sais pas trop dans quoi je m’embarque. Mais je sais que je dois le faire. De toute façon, je suis sûr que les plus perspicaces d’entre vous ont déjà deviné ce que je m’apprête à faire… Alors, allons-y.

Évidemment, vous connaissez tous Jean-Jacques Goldman, la légende, le mastodonte de la chanson française. Révéré par les uns comme l’un des plus grands chanteurs populaires hexagonaux des cinquante dernières années, exécré par d’autres comme un épouvantail criard des heures sombres de la variétoche. Voilà un monsieur qui, de tout temps, a fait hurler : les filles, les critiques, les journalistes parfois, les contrôleurs du fisc peut-être. Mais aujourd’hui, malgré un dernier album personnel qui remonte à quinze ans, le constat est là : Goldman reste omniprésent.

Goldman, ou son ombre ? Je ne saurais dire. Ouvrez vos plateformes de streaming : vous ne l’y trouverez pas, ou à peine trois pauvres enregistrements live sans grand intérêt. Il ne doit probablement pas se satisfaire des 0,05 centimes que rapportent une écoute sur Spotify. En revanche, allumez votre radio : il est partout. Si incontournable qu’il fait pester les artistes francophones des générations suivantes. Quand bien même des quotas légaux existent pour forcer la chanson française sur nos ondes, Monsieur continue à se tailler la part du lion et ne laisse que des miettes de temps d’antenne à ses héritiers des années 2010, vite boulottées par un Fréro ou autre Delavega.

Mais qui peut dire qu’il connaît vraiment la personnalité préférée des français, ce musicien qui entretient le mystère en même temps que son influence ? Ce compositeur fantôme, dont on découvre parfois vingt ans après le nom aux crédits de la chanson la plus fameuse d’un autre ? Cet ermite médiatique aux manettes des Enfoirés, qui ne sort de sa tanière que toutes les éclipses de lune pour défendre les paroles nigaudes d’un de ses plus mauvais travaux ?

Voilà, moi, ce qui me fascine chez Goldman : cette collection de chefs-d’œuvre et de ratés, cette flaveur de kitsch qui ne gâche rien de ces compositions sublimes, ce non-sourire diagonal et ce regard vaguement gêné qui symbolisent la musique prolixe et hésitante d’un esprit épicurien mais tourmenté, et où surgissent, pétaradants, les hymnes que nous beuglons encore aujourd’hui dans nos voitures.

Plus prosaïquement, Jean-Jacques, vu que tu boycottes le XXIème siècle, j’ai été contraint de commander ton intégrale pour Noël. Parce que je veux te cerner, je veux tout entendre, de ton premier à ton dernier album. Je compte bien les dénicher, ces pépites cachées de milieu de disque que personne ne chante mais qui n’attendent que mes oreilles pour être appréciées. Parce que je sais que ce n’est pas qu’avec tes succès qu’on saisira l’essence de ton œuvre.

C’est donc en mettant une moitié de fesse sur ce bureau imaginaire, et en fronçant légèrement les yeux, un sourire mutin tel un Laurent Delahousse des Yvelines, que je vous propose de découvrir l’homme derrière le mythe. Bref, on va se faire toute la discographie de Goldman et ça commence… Maintenant !

Euh, attends, j'étais censé être Delahousse.

Euh, attends, j’étais censé être Delahousse.

 

… Pochette, s’il vous plaît ?

Ouais... C'est ce que je craignais.

Ouais… C’est ce que je craignais.

Septembre 1981. Alors que Tonton prend ses marques à l’Elysée, le petit Parisien va déjà sur sa trentaine. Il a déjà un peu bourlingué, notamment avec ses potes vietnamiens, avec qui il a monté le groupe de rock progressif responsable de Sister Jane, single vendu à 200 000 exemplaires, tout de même. Notre héros ne part donc pas de zéro et a déjà une idée bien précise de ce qu’il veut faire. Par exemple, il est bien décidé, cet album s’intitulera Démodé. On n’aurait pas osé faire cette remarque à la simple vue de la pochette, mais en effet, ça va mieux en le disant. Problème, le producteur, qui n’est pas très à l’aise avec ce concept de vendre un truc tout en le descendant à la Laurent Baffie, refuse. Colère de Goldman, qui n’acceptera donc aucun autre nom. Adjugé, il n’y aura aucune espèce d’information sur la pochette pour détourner l’attention de l’acheteur de son graphisme crado-rétro.

Le premier album, c’est celui de la spontanéité et de la diversité. L’artiste a souvent un stock de morceaux à écouler, et tout un tas de choses à dire, car sa première galette peut très bien être la dernière. Alors bien souvent, le concept passe par la fenêtre. Pourtant, ici l’album a une prod relativement cohérente : un son bleu, nocturne, beaucoup de chorus et de reverb : un rendu solidement rock pour l’époque. La guitare électrique, malgré une texture un peu trop proprette, est au centre de la plupart des morceaux ; et, quand bien même il sonne parfois comme une excuse, le riff est à plusieurs reprises le pilier des chansons (A l’envers, J’t’aimerai quand même – je signale pour lever toute ambiguïté que la virgule sert à séparer deux chansons distinctes). Toutefois, on entend déjà l’autre grand amour de la vie musicale de Goldman, le piano, habilement placé pour ne pas fatiguer le public, et de bon aloi sur Autre histoire, où l’on manque une ritournelle efficace de vraiment pas grand-chose. Peut-être manque-t-il encore quelques middle-eights ou solos bien sentis dans les coins. Il faudra encore un peu de temps pour arriver à Né en 17 à Leidenstadt.

Mais le texte est tout de même le nerf de la guerre. Après s’être caché derrière l’anglais vaporeux de Taï Phong, Goldman connaît la révélation du français en écoutant Léo Ferré. A partir de ce moment, il comprend que sa langue maternelle peut frapper au cœur de l’auditeur. Alors, il va essayer, il va rater… Mais il va aussi réussir, et c’est ça ce qui est fascinant dans ce disque. Comme une étude de cas du bon usage du français en chanson.

Expliquons-nous. Notre langue est exigeante, variée mais atonale, accrocheuse mais accrochante. Que faire de toutes ces consonnes plosives, rugueuses, nos p, nos t, nos r qui font de si belles allitérations chez la Pléiade, mais qui nous empêchent de yahourter en paix en musique ? Jean-Jacques fait le pari de s’en foutre, et forcément, comme il a Ferré en tête, il tente parfois de plaquer des textes de poésie sur ses mélodies. Le problème, c’est qu’en chanson, le meilleur mot n’est pas le même qu’en littérature : le « Muscles qui fatiguent » de Brouillard ne coulera jamais naturellement dans l’oreille.

L’autre hantise du Français qui tente de composer dans sa langue, c’est cette indéfinissable sensation de ringardise, à la première phrase trop terre-à-terre, trop évidente, trop premier-degré. Pour s’en prémunir, Bénabar a fait carrière en se réfugiant dans l’ultra-littéral, la situation quotidienne, le sketch musical, au risque de lasser son public. Mais à l’époque, Goldman n’a pas encore trop idée de ce qui, avec un poil d’écoute critique, ne peut vraiment pas faire l’affaire. On peut penser à Sans un mot, qui morfle sévère à froid aujourd’hui : « A 15 ans on m’avait dit, si t’es sage et bien gentil, t’auras une mobylette, j’avais que ça dans la tête yéyé ». Ouais… Bon, trente-cinq ans quand même. De même, impossible de prendre Le Rapt au sérieux en 2016. Dernier problème notable dans la composition des lignes vocales : le débit trop haché, la déclamation trop mécanique choisie sur un certain nombre de pistes, que j’ai déjà citées. On devine que l’idée est d’approcher du reggae ici, ou d’éviter un ton trop conversationnel là, mais le résultat manque parfois de naturel et n’incite pas à reprendre le chant à son tour.

A ce sujet, on ne saurait éviter l’arlésienne goldmanienne : la voix. A ses débuts, la presse n’avait pas de mots assez durs pour la qualifier, des saillies que le chanteur réimprime d’ailleurs de bon cœur à l’intérieur de son coffret CD, comme pour prendre sa revanche sur l’histoire : le « castrat endimanché » est en effet resté dans les mémoires. Mais de mon côté, et comme, finalement, beaucoup de mes proches… Ben ça reste plutôt ma came ! Je n’ai pas de problème avec sa voix : il n’a pas un organe exceptionnel, mais il chante juste. Et haut. Bien sûr, c’est une voix empreinte d’une certaine fragilité, et parfois, ça se résume à un filet qui part dans un yodel pas toujours totalement maîtrisé… Mais on ne saurait le prendre en défaut de manière flagrante. En fait, sans avoir l’air d’y toucher, vocalement, il maîtrisait son sujet dès le départ. S’il y a une chose à reprocher, c’est plutôt, de nouveau, dans la composition de la mélodie vocale : Goldman chante souvent trop haut, ce qui l’amène dans cette voix de tête qui ne devrait être employée qu’avec parcimonie. On se demande s’il n’aurait pas été mieux de chanter certaines séquences une octave en-dessous.

Je ne peux aller plus loin sans parler d’Il suffira, l’énorme claque de cet album, le tube élémentaire que tout le monde connaît. On pouvait s’y attendre : la chanson détonne, et fait passer toutes ses congénères pour des faces-B. C’est particulièrement inspirant d’entendre ce hit surgir ici, parce qu’on sait qu’après cela, rien ne sera jamais plus pareil : la carrière solo de Jean-Jacques Goldman sera définitivement lancée. Ici, précisément, l’auteur ne tombe dans aucune facilité d’écriture, aucune chausse-trappe : il n’y a absolument rien à changer. Le texte, par exemple, est beaucoup moins hâbleur que sur le reste de l’album : on voit bien que moins, c’est plus, et quelques fragments suffisent pour percuter. Et en effet, en préférant pour une fois la bonne formule à la description exhaustive, le parolier augmente considérablement la puissance du tout. C’est pour cette raison que « C’est écrit dans nos livres – En latin » reste la meilleure parole de tout l’album. De même, par ces simples suggestions, les thèmes du malaise de la jeunesse, de l’exclusion et de la révolte qui couvent, pourtant récurrents tout au long du disque, ne sont jamais mieux traités que dans ce morceau, initialement commandé à Goldman pour réagir à la révolution iranienne de 1979. Aujourd’hui, quand un Usul cherche à faire de l’agit-prop dans ses vidéos en appelant sa génération à la révolution contre le système baby-boomer, fatalement, il en revient à cette chanson… De baby-boomer, parce que ça claque toujours autant en fond sonore. On n’échappe pas au génie.

Je crois bien qu’il me faut deux paragraphes là-dessus. Je ne suis pas dupe du procédé : la localisation en 5ème piste, emplacement stéréotypé du single, indique qu’un soin particulier a été apporté à Il suffira. Ce ne serait pas étonnant que ce soit ce titre qui ait justifié l’album, et qu’au hasard, Quel exil soit un simple filler. Mais ne boudons pas notre plaisir à décortiquer les raisons du catchy. Plus qu’ailleurs, la structure est dynamique, les instruments s’ajoutent progressivement. Le riff pulse, la boucle d’accords tourne sans fatiguer ; c’est une de ces chansons où le couplet règne en maître. C’est aussi là que Goldman parvient à populariser ses mélismes, accrocheurs et entêtants : qui ne chantonne pas ses « Un matin-hin-hin-hin-hin » ? Et pour ceux qui chantent vraiment trop faux, il y a toujours ces mantras parlés vers la fin. C’est un crime que les radios réduisent cette perle à 4 minutes au lieu des 5’50 originelles, alors qu’elle pourrait en faire une dizaine !

Au fond, quelquefois, le public ne s’y trompe pas. Il n’est pas étonnant qu’à côté, l’autre single, Quelque chose de bizarre, ait été un four. Celui-là ne démarre jamais, l’air n’est pas bien transcendant. Le discours n’est qu’une description interminable, attentiste et décousue : il y avait des vieux, leurs regards étaient ci, la lumière était ça… Le texte, balourd, n’a pas grand-chose à faire là : « Un rayon de lune éclairait une orée dans la forêt », « J’aurais dû m’douter d’quelque chose de pas clair »… A oublier, sans regret. A choisir, j’aurais plutôt promu Pas l’indifférence, que je commence seulement à apprécier après plusieurs écoutes.

Pour résumer, dans ce premier album, Jean-Jacques Goldman se cherche encore. Sans faire un inventaire complet, on peut relever plusieurs bonnes idées, apprécier ces arpèges acoustiques qui rappellent Blackbird ou ces licks savonneux à la Pink Floyd, et comprendre la démarche artistique de certaines pistes sans en être nécessairement bouleversé. Alors, est-ce qu’Il suffira nous suffit ? Peut-être pas : on a franchement le droit de trouver l’album globalement médiocre. En revanche, il est intéressant d’écouter ne serait-ce qu’une fois ce premier opus, aussi daté (… « démodé ») soit-il, avec le recul des années, et de sentir poindre derrière un maladroit « Je prendrai la nationale » le thème obsessionnel du départ qui donnera plus tard la culte On ira. Le talent demande un certain temps de chargement.